
Deux ans, quelques grandes traversées et une règle assez simple : se trouver dans le bon océan au bon moment. Derrière le fantasme du grand départ existe en réalité une route presque classique…
Faire le tour du monde appartient à cette catégorie assez particulière des projets que l’on peut annoncer pendant des années sans que personne ne vous demande véritablement de les réaliser..
Au cours d’un dîner, d’un barbecue ou d’un déjeuner de famille, quelqu’un explique qu’il aimerait un jour tout quitter pour partir deux ans en voilier. Un autre répond qu’il rêve exactement de la même chose, mais qu’il attend que les enfants soient plus grands. Quelqu’un évoque un couple rencontré en vacances qui l’a fait. Puis arrive le dessert, on parle d’autre chose et chacun reprend une existence globalement terrestre.
Le tour du monde possède cet avantage considérable : tant qu’il reste un projet, tout le monde est pour.
C’est lorsqu’on commence à regarder une carte que les choses deviennent plus intéressantes. Car on découvre assez rapidement que le tour du monde à la voile n’est pas forcément cette immense plongée dans les océans que tout le monde raconte. Il existe des routes, des saisons, même des mois au cours desquels il est nettement préférable d’être à certains endroits plutôt qu’à d’autres. Des milliers de navigateurs ont effectué cette boucle avant vous et beaucoup ont suivi à peu près le même itinéraire :
France / Canaries / Caraïbes / Panama / Polynésie / Pacifique Sud / Australie ou Asie / océan Indien / Afrique du Sud / Atlantique / Europe.
Écrit sur une seule ligne, le tour de la planète commence à prendre une apparence légèrement inquiétante de simplicité non ?
Il ne l’est évidemment pas. Il faut traverser des océans, savoir prendre une décision météorologique, entretenir une petite machine flottante avec une quantité infinie d’objets susceptibles de tomber en panne et accepter que les secours ne soient parfois pas disponibles dans l’heure même dans la journée.. Il faut surtout parvenir à vivre avec les mêmes personnes dans quelques mètres carrés pendant plusieurs semaines alors bon courage !
Si vous lisez encore ici, c’est que vous savez qu’il existe une différence importante entre quelque chose de difficile et quelque chose d’inaccessible hein?
Et c’est cette différence qui concrétise le tour du monde à la voile YOLO
Pas besoin d’être né marin / parisien suffit ! ahah
Le premier obstacle est presque toujours le même : « Je n’y connais rien en voile. »
La bonne nouvelle est qu’il est possible d’y remédier.
En France la conduite d’un navire à voile n’exige juridiquement encore en 2026 aucun permis. Un adulte peut donc, en théorie, acheter un voilier et partir. Le ministère chargé de la Mer le rappelle : « La conduite en mer des navires à voile n’exige pas de permis. » (Ministère de la Transition écologique)
Alors go !!
La loi ne vous oblige pas non plus à savoir cuisiner avant d’inviter 23 personnes à dîner.
Ce qui est beaucoup plus intéressant, c’est d’observer ceux qui partent réellement, les vrais
Par exemple, Dajana et Ivo vivent en Suisse lorsqu’ils décident en 2014 de changer de vie. Ils ne sont pas de jeunes skippers élevés dans les ports bretons, mais deux personnes qui reconnaissent très simplement : « Nous n’avions absolument aucune expérience de voile quand nous avons pris la décision de partir voyager en voilier. » Leur histoire est intéressante précisément parce qu’elle ne s’arrête pas à cette phrase. Bon entre la décision et le départ il y a presque quatre ans donc on peut pas parler de YOLO…
C’est toute la nuance entre commencer sans rien connaître et partir sans rien connaître, attention après avoir lu tout l’article vous partez !
La famille américaine de Sailing Zatara fournit un exemple encore plus radical. Après une vingtaine d’années passées dans le monde de l’entreprise, Keith et Renee Whitaker vendent leur maison au Texas en 2016, achètent un voilier et embarquent leurs enfants. Sur leur propre site, ils résument le niveau nautique familial au moment de la décision par une formule assez efficace : « we’d never sailed before ». Dix ans plus tard, ils annoncent avoir bouclé leur tour du monde et parcouru plus de 60 000 milles nautiques. (Sailing Zatara)
Justine et Gildas, interrogés dans le podcast Instinct Voyageur sur leur projet de tour du monde, l’expliquent encore mieux. Justine ne pratique quasiment pas la voile au départ. Le couple rencontre un ancien formateur qui accepte de les accompagner et elle résume l’apprentissage en une phrase : « il nous a tout appris de zéro ». Gildas explique surtout qu’ils mettent ensuite en place plusieurs étapes pour vérifier s’ils se sentent réellement capables de partir. (Instinct Voyageur)
C’est probablement la manière la plus raisonnable d’envisager la question.
On peut partir de zéro mais il est pas vraiment raisonnable de partir en restant à zéro.

Peut on quand même tenter le grand départ YOLO ?
L’idée est séduisante parce qu’elle correspond assez bien à la mythologie du voyage. On achète un vieux bateau, on démissionne, on charge quelques caisses de nourriture et l’on apprend au fur et à mesure. Les problèmes seront résolus dans les ports, les compétences viendront naturellement et les rencontres feront le reste. Dans les récits racontés vingt ans plus tard cette méthode fonctionne pas mal…
Dans la réalité elle présente un petit défaut : l’océan ne sait pas que vous êtes en train d’apprendre 😁
Une navigation côtière permet encore beaucoup d’approximations. Un problème mécanique peut souvent se terminer dans un port quelques heures plus tard. Une mauvaise météo peut être évitée en restant à quai.
On peut téléphoner à quelqu’un, on peut demander de l’aide… Mais à mille milles des Marquises c’est pas la même logique en fait. Une pièce qui casse n’est plus seulement une pièce qui casse. C’est une pièce qu’il faut comprendre, démonter et éventuellement réparer avec ce qui se trouve à bord…
Le vrai risque du départ improvisé n’est donc pas nécessairement le naufrage spectaculaire que l’on imagine. Il est plus banal. Une succession de petites choses commence à mal se passer, puis la fatigue réduit progressivement la qualité des décisions. Le pilote automatique tombe en panne. L’un des équipiers dort moins. La météo se dégrade. Une manœuvre est ratée. Quelqu’un se blesse. Rien de tout cela n’est exceptionnel en soi. C’est leur addition qui commence à poser problème.
Partir avec peu d’expérience reste pourtant possible si l’apprentissage est progressif. On commence par des sorties à la journée, puis quelques nuits, puis une navigation de plusieurs jours. On apprend à connaître le bateau avant de lui demander de traverser un océan. On découvre aussi une information assez fondamentale que les vidéos de voyage communiquent rarement : est ce que l’on aime réellement vivre en mer ?
Il vaut mieux répondre à cette question entre La Rochelle et l’île d’Yeu qu’au cinquième jour d’une transatlantique.
Ce qu’il faut réellement savoir avant de partir
Il est inutile de maîtriser l’ensemble de la théorie nautique avant d’envisager un voyage. À l’inverse, quelques compétences deviennent rapidement non négociables. Il faut être capable de manœuvrer son bateau au moteur et à la voile, de réduire rapidement la voilure lorsque le vent monte, de mouiller correctement, de naviguer de nuit, de comprendre une carte marine, d’interpréter une prévision météo et de communiquer en cas d’urgence.
Il faut également savoir récupérer une personne tombée à la mer. C’est le type de manœuvre que personne n’a particulièrement envie de pratiquer pendant ses vacances, ce qui constitue précisément une excellente raison de la répéter avant le départ.
Puis arrive la mécanique. Pas nécessairement au niveau d’un mécanicien professionnel, mais suffisamment pour comprendre pourquoi un moteur diesel ne démarre plus, comment purger un circuit, changer un filtre, repérer une fuite ou identifier un problème électrique. Sur un bateau de grande croisière, une étonnante proportion de l’existence finit par être consacrée à des objets dont on ignorait auparavant jusqu’à l’existence.
Pompes de cale, batteries, alternateurs, passe coque, chargeurs, dessalinisateur, pilote automatique, gréement, toilettes marines.
Il est possible de partir pour rechercher la simplicité et de découvrir progressivement que l’on vit au centre d’une petite usine.
Franz et Nadine, une famille allemande qui souhaite partir autour du monde avec leur fils, commencent eux aussi sans expérience de la voile. Plutôt que d’acheter immédiatement un bateau et de partir vers l’horizon, ils multiplient les navigations et les locations. Leur bilan publié en 2025 mentionne 210 jours passés sur l’eau et 22 catamarans différents navigués au fil de leur apprentissage. Source : témoignage de Franz et Nadine / Dream Yacht Sales. (Dream Yacht Sales & Ownership)
L’apprentissage n’a donc pas besoin de ressembler à une longue formation scolaire. Il peut précisément commencer par naviguer.
Le meilleur entraînement consiste probablement à casser des choses près de chez soi
Avant de partir très loin, il existe donc une méthode assez simple : naviguer beaucoup sans aller très loin.
Passer une nuit en mer.
Puis deux.
Naviguer avec du vent.
Naviguer sans moteur.
Prendre un ris de nuit.
Entrer dans un port que l’on ne connaît pas.
Faire volontairement un exercice d’homme à la mer.
Couper le GPS pendant quelque temps et vérifier que l’on comprend encore où l’on se trouve.
Démonter une pompe avant qu’elle ne tombe en panne.
Le principe consiste à rencontrer les problèmes dans des endroits où ils restent confortablement secondaires. Un moteur qui refuse de démarrer à cinq milles d’un port français constitue une excellente leçon. Le même moteur à l’approche d’une passe corallienne du Pacifique possède une valeur pédagogique supérieure mais un charme moindre.
Il faut aussi apprendre à être fatigué. Sur une longue traversée à deux, le sommeil se fragmente en quarts. Pendant que l’un dort, l’autre surveille le bateau, le trafic, la météo et les voiles. Puis les rôles s’inversent. Au troisième ou quatrième jour, les grandes décisions métaphysiques cèdent généralement la place à une aspiration plus simple : dormir quatre heures sans être réveillé.
Le voyage au long cours n’est pas seulement une épreuve de navigation. C’est une organisation de la fatigue.

Combien de temps faut il prévoir ?
Une circumnavigation peut aujourd’hui s’effectuer en une quinzaine de mois sans chercher le record. Le World ARC 2026 / 2027 part par exemple de Sainte Lucie le 10 janvier 2026, atteint l’Australie en juillet, repart de Darwin en septembre et prévoit son retour à Sainte Lucie en avril 2027. (worldcruising.com)
Mais une telle organisation suit nécessairement un calendrier.
Pour quelqu’un qui part réellement voyager, deux ans représentent une durée plus confortable et trois ans ne sont nullement extravagants. Plus on ralentit, plus on peut visiter les endroits traversés et attendre une météo favorable sans considérer chaque journée au mouillage comme un retard.
Le paradoxe d’un tour du monde trop rapide est assez délicieux. On quitte précisément une vie organisée autour d’horaires et d’obligations pour finir à Tahiti en expliquant qu’il faut absolument repartir jeudi parce que le planning est serré.
Deux années permettent déjà d’échapper un peu à cette absurdité.
Et surtout, elles correspondent à la grande logique climatique de la circumnavigation.

Le véritable itinéraire est un calendrier
La grande route tropicale vers l’ouest n’existe pas par hasard. Elle permet de profiter autant que possible des vents dominants et de réduire l’exposition aux grandes saisons cycloniques.
Dans l’Atlantique Nord, la saison officielle des ouragans s’étend du 1er juin au 30 novembre, avec un maximum climatologique autour du 10 septembre. C’est l’une des raisons pour lesquelles de nombreux voiliers européens descendent vers les Canaries pendant l’automne avant de traverser l’Atlantique vers les Caraïbes en novembre ou en décembre. (Centre National des Ouragans)
Le début du voyage peut ainsi être étonnamment progressif. Depuis la France, on descend vers l’Espagne, le Portugal, éventuellement Madère puis les Canaries. On reste encore dans un univers relativement familier. Les ports sont nombreux, les réparations faciles et l’on peut modifier ses projets sans conséquences particulières.
C’est une période excellente pour découvrir ce qui fonctionne mal.
Car quelque chose fonctionne presque toujours mal.
Puis arrivent les Canaries.
Et là, le voyage change réellement de dimension.
Canaries / Caraïbes : la première vraie traversée
Depuis Las Palmas, la route vers les Antilles représente autour de 2 700 milles nautiques. Pour un voilier de croisière classique, cela signifie généralement plusieurs semaines en mer.
La première transatlantique possède une importance psychologique particulière parce qu’elle transforme progressivement l’océan en quelque chose de beaucoup plus concret. Trois mille milles paraissent abstraits depuis une cuisine. En mer, ils deviennent simplement une série de journées.
On mange.
On dort.
On surveille la météo.
On règle les voiles.
On regarde la mer.
Puis on recommence.
Les préoccupations du continent perdent assez rapidement de leur intensité. Certaines semblaient fondamentales une semaine auparavant. Elles continuent pourtant d’exister sans vous, ce qui constitue une information légèrement vexante.
Puis apparaissent les Caraïbes.
Et avec elles un premier risque inattendu pour le tour du monde : décider que l’on est finalement très bien ici.
Décembre et janvier permettent de naviguer progressivement à travers l’arc antillais, puis de rejoindre l’Amérique centrale.
C’est ici qu’un voyage de deux ans commence à prendre tout son sens. Le bateau n’est plus simplement un moyen de transport permettant d’atteindre l’étape suivante. Il devient une maison que l’on déplace.
Un endroit plaît, on reste.
Une météo est mauvaise, on reste.
Une pièce est en commande, on reste.
Des amis rencontrés trois semaines plus tôt reviennent au mouillage, on reste encore.
Le calendrier initial commence à se détendre.
Puis Panama impose à nouveau une date approximative.
Le canal offre au plaisancier quelque chose d’assez extraordinaire : changer d’océan sans descendre jusqu’au cap Horn. Quelques dizaines de kilomètres séparent alors les Caraïbes du Pacifique. D’un côté, l’Atlantique que l’on commence déjà à connaître. De l’autre, un océan dont les dimensions font paraître l’Atlantique presque raisonnable.

Panama / Polynésie : le monde devient vraiment grand
Après le canal, beaucoup d’itinéraires passent par les Galápagos avant de mettre le cap vers les Marquises.
C’est l’une des grandes traversées du voyage.
Pendant plusieurs semaines, le bateau avance vers l’ouest au milieu d’un espace où les alternatives deviennent rares. C’est aussi le moment où la préparation réalisée un an ou deux auparavant prend tout son sens.
Le pilote automatique n’est plus simplement confortable.
Il devient essentiel.
La production électrique n’est plus un détail.
L’eau non plus.
Et surtout, l’équipage commence à fonctionner avec une routine.
Puis les Marquises apparaissent.
Il existe des arrivées pour lesquelles les photographies sont assez trompeuses. Une montagne volcanique vue après quelques heures d’avion reste une très belle montagne. La même montagne aperçue après plusieurs semaines d’océan devient presque une apparition.
À partir de là commence l’une des parties qui justifient probablement à elles seules le voyage : la Polynésie française.
Marquises, Tuamotu, Tahiti, Moorea, îles Sous le Vent.
C’est aussi l’endroit où un itinéraire prévu trop précisément commence généralement à se décomposer.
On comprend pourquoi.
Pacifique Sud : avancer avant la mauvaise saison
L’objectif devient progressivement de poursuivre vers l’ouest avant la saison cyclonique du Pacifique Sud.
Dans la zone surveillée par le service météorologique des Fidji, la saison principale des cyclones tropicaux s’étend de novembre à avril, avec une activité généralement maximale entre janvier et mars. Des phénomènes hors saison restent possibles. (met.gov.fj)
Le navigateur continue donc vers les îles Cook, Tonga, Fidji ou Vanuatu avant de rejoindre selon son projet la Nouvelle Zélande, l’Australie ou l’Asie du Sud Est.
On commence à percevoir la mécanique générale.
Le voyage ne consiste pas réellement à suivre une ligne autour du globe.
Il consiste à rester devant les mauvaises saisons.
La planète tourne, les zones cycloniques se déplacent avec les saisons et le bateau essaie simplement de passer au bon moment.
C’est beaucoup moins romantique qu’une lutte solitaire contre les éléments.
C’est aussi beaucoup plus intelligent.
Australie / Indonésie / océan Indien
Une fois le Pacifique traversé, la route peut rejoindre l’Australie puis Darwin avant de passer vers l’Indonésie. Le World ARC 2026 / 2027 suit précisément cette logique, avec une arrivée à Mackay en juillet puis un départ de Darwin vers Lombok le 8 septembre. Il poursuit ensuite à travers l’océan Indien, l’Afrique du Sud, le Brésil et les Caraïbes. (worldcruising.com)
L’océan Indien constitue une nouvelle grande séquence du voyage. L’équipage qui y arrive possède normalement déjà une expérience considérable par rapport à celui qui quitte l’Europe. C’est un aspect souvent oublié lorsque l’on regarde l’ensemble du parcours : on n’a pas besoin, au départ, de posséder le niveau que l’on aura un an plus tard.
Chaque étape prépare à la suivante.
On quitte la France avec quelques navigations sérieuses.
On atteint les Canaries avec davantage d’expérience.
On arrive aux Antilles après une traversée océanique.
On entre dans le Pacifique avec plusieurs mois de vie à bord.
Et lorsque vient l’océan Indien, le débutant du départ a déjà beaucoup disparu.
Et pourquoi ne pas rentrer par Suez ?
Géographiquement, la route est tentante.
Depuis l’océan Indien, il suffirait de remonter vers la mer Rouge, de franchir le canal de Suez puis de retrouver la Méditerranée. Sur une carte, le raisonnement semble presque évident.
En 2026, la question est cependant beaucoup plus complexe.
Des plaisanciers continuent à franchir la mer Rouge. Noonsite estime que plus de 80 yachts l’ont fait au cours de la première partie de 2026. Mais la même ressource, spécialisée dans la grande croisière, considère toujours le sud de la mer Rouge et Bab el Mandeb comme une zone à haut risque et recommande de consulter en permanence les informations de sécurité maritime avant d’envisager le passage. Les conditions peuvent évoluer rapidement. (noonsite.com)
Le raccourci existe donc toujours.
Il ne faut simplement pas le confondre avec une autoroute.
Pour de nombreux navigateurs, continuer vers l’Afrique du Sud reste une route plus logique malgré la distance supplémentaire.
Afrique du Sud / Atlantique : commencer à rentrer sans vraiment rentrer
Après l’océan Indien vient donc l’Afrique du Sud, puis Le Cap.
On retrouve alors l’Atlantique.
La géographie commence curieusement à redevenir familière.
La route remonte vers Sainte Hélène, puis éventuellement le Brésil avant de retrouver les Caraïbes. De là, le retour vers l’Europe passe généralement plus au nord, souvent par les Bermudes et les Açores, afin de retrouver des régimes de vents favorables.
Le voyage possède alors quelque chose d’étrange : on repasse dans un océan déjà traversé, mais plus du tout avec le même équipage humain.
Le bateau est connu.
Les bruits sont connus.
Les pannes classiques aussi.
On sait ce que l’on supporte et ce que l’on déteste.
La personne qui rentre ne possède évidemment pas une sagesse universelle. Deux ans sur un voilier n’ont jamais empêché personne de conserver quelques défauts.
Mais elle sait naviguer autour du monde.
Ce qui n’était précisément pas le cas au départ.
Il reste une question beaucoup moins romantique : combien ça coûte ?
Il n’existe pas de réponse sérieuse unique.
Le budget dépend énormément du bateau et surtout de la manière de voyager. Un couple vivant au mouillage sur un monocoque ancien déjà payé peut dépenser infiniment moins qu’une famille sur un grand catamaran récent fréquentant régulièrement les marinas.
Le prix du bateau n’est d’ailleurs qu’une partie de l’équation.
Il faut préparer le navire.
L’assurer.
Acheter l’équipement de sécurité.
Entretenir le moteur.
Changer parfois les voiles ou le gréement.
Payer les ports, les formalités, le carburant, les communications et les passages de canal.
Puis continuer à manger, ce qui reste une habitude difficile à supprimer même dans une démarche de sobriété maritime.
Mais le poste le plus important est probablement celui que personne ne peut chiffrer précisément : ce qui casse.
Un grand voyage demande donc moins un budget mensuel parfait qu’une marge de sécurité. Si le moteur doit être remplacé, si le gréement présente un problème ou si une urgence impose de laisser le bateau dans une marina pendant plusieurs mois, la question financière devient immédiatement concrète.
Le véritable luxe du voyage n’est peut être pas de posséder un grand bateau.
C’est de pouvoir attendre et réparer sans que chaque incident menace la poursuite du projet.

Et avec des enfants ?
Des familles entières partent autour du monde.
Sailing Zatara constitue probablement l’un des exemples les plus spectaculaires : quatre enfants embarquent dans le projet familial alors que leurs parents n’ont jamais navigué auparavant. Dix ans plus tard, la famille annonce avoir réalisé sa circumnavigation. (Sailing Zatara)
Les contraintes deviennent naturellement différentes. Il faut organiser la scolarité, les soins, la vie sociale et la sécurité sur le pont. Il faut aussi accepter qu’un projet décidé par les parents devienne progressivement celui d’enfants qui grandissent et acquièrent leurs propres envies.
Mais le voyage familial possède un avantage que peu d’existences modernes peuvent facilement offrir : du temps ensemble en quantités parfois vertigineuses.
La plupart des parents passent une partie de leur vie à expliquer qu’ils aimeraient voir davantage leurs enfants.
Sur un bateau de douze mètres au milieu du Pacifique, le problème est généralement résolu.
Alors, quel est le vrai danger ?
Le danger le plus fréquent n’est probablement pas la tempête apocalyptique.
C’est la mauvaise décision ordinaire.
Partir alors que l’on est fatigué.
Sous estimer une météo.
Repousser une réparation.
Mal préparer une arrivée de nuit.
Se surestimer parce que les trois traversées précédentes se sont bien passées.
Il existe une particularité assez désagréable de l’expérience : elle rend plus compétent, mais elle peut aussi rendre plus confiant.
La préparation ne consiste donc pas à supprimer le risque. C’est impossible.
Elle consiste à augmenter le nombre de situations dans lesquelles un problème reste simplement un problème.
Une panne moteur peut être un problème.
Une voile déchirée peut être un problème.
Trois jours de mauvais temps peuvent être un problème.
Ils deviennent des situations graves lorsque l’équipage ne dispose ni de l’expérience, ni du matériel, ni de l’énergie permettant de les gérer.
C’est finalement une définition assez simple de la préparation.
Et si l’on pense être trop vieux ?
Jean Luc Van Den Heede apporte à cette objection une réponse assez embarrassante.
Il remporte la Golden Globe Race en 2019 à 73 ans après un tour du monde en solitaire sans escale. Il serait évidemment absurde d’en déduire que n’importe quelle personne de 73 ans peut partir demain autour du monde. Van Den Heede possède une expérience exceptionnelle.
Mais l’exemple permet au moins d’éliminer une excuse.
Il n’existe pas un âge précis à partir duquel la planète cesse brusquement d’être navigable.
La grande croisière récompense d’ailleurs des qualités qui ne sont pas exclusivement physiques : la patience, l’anticipation, la capacité à renoncer, la prudence et une certaine aptitude à ne pas transformer chaque imprévu en drame.
Il est possible que certaines de ces qualités progressent légèrement avec les années.
Finalement, le plus inquiétant est que tout cela paraît faisable
Faire le tour du monde reste un projet considérable.
Il faut du temps.
Il faut de l’argent.
Il faut apprendre.
Il faut préparer un bateau et accepter que la préparation ne soit jamais tout à fait terminée.
Il faut vivre avec l’incertitude, les pannes, les traversées longues, la fatigue et cette sensation assez inhabituelle de ne pas pouvoir obtenir immédiatement tout ce dont on a besoin.
Mais il ne faut pas nécessairement être navigateur professionnel.
Et c’est probablement la découverte la plus dangereuse.
Car tant que le tour du monde constitue une immense aventure vaguement réservée à des individus extraordinaires, il est très facile de ne pas partir.
À partir du moment où l’on comprend sa mécanique, les choses deviennent légèrement plus gênantes.
On apprend à naviguer.
On achète ou on loue un bateau.
On fait quelques stages.
On passe plusieurs nuits en mer.
On descend vers les Canaries.
On traverse après la saison des ouragans.
On rejoint les Caraïbes.
Puis Panama.
Puis les Marquises.
Puis le Pacifique Sud.
Puis l’Australie.
Puis l’océan Indien.
Puis l’Afrique.
Puis l’Atlantique.
Une planète entière vient à nouveau de tenir dans quelques lignes.
Dajana et Ivo commencent sans expérience.
La famille Zatara commence sans expérience.
Justine commence quasiment de zéro.
Ce qu’ils possèdent au départ n’est donc pas une mystérieuse compétence réservée à ceux qui ont grandi sur un bateau.
Ils possèdent surtout un projet suffisamment sérieux pour accepter d’apprendre.
C’est peut être cela qui sépare réellement celui qui évoque depuis quinze ans son tour du monde pendant les repas et celui qui finit par partir.
Le second, à un moment donné, réserve simplement son premier stage de voile.
Tout le reste vient après 😘