
En gros c’est deux ans, 2 ou 3 grandes traversées de plus de 2 semaines et une seule règle : être dans le bon océan à la bonne période… Derrière le fantasme existe surtout une route assez classique et faisable !
Faire un tour du monde à la voile fait partie des projets qu’on peut annoncer pendant des années sans que personne ne vous relance vraiment concrètement…
Au cours d’un dîner, d’un barbecue ou d’un déjeuner de famille, on connait bien quelqu’un qui nous explique qu’il aimerait tout quitter pour partir. Et la conversation vire à ce qu’on va faire si on gagne au loto. Puis arrive le dessert et chacun reprend une existence globalement terrestre.
Le tour du monde à la voile a un gros avantage : ça reste un projet assez rêveur. Et en écrivant ces lignes je suis pareil que vous !
C’est lorsqu’on commence à regarder les cartes que les choses deviennent plus intéressantes. Car on découvre assez vite que c’est pas forcément ce qu’on croit. Il existe des routes, des saisons, même des mois au cours desquels il est bien préférable d’être à certains endroits plutôt qu’à d’autres. Des milliers de navigateurs ont effectué cette boucle avant vous et beaucoup ont suivi à peu près le même itinéraire :
France / Canaries / Caraïbes / Panama / Polynésie / Pacifique Sud / Australie ou Asie / océan Indien / Afrique du Sud / Atlantique / Europe.
Écrit comme ça c’est plutôt simple non ?
Après il faut acheter un bateau, le préparer, traverser des océans, savoir prendre des décisions météorologiques, avec une quantité infinie d’objets susceptibles de tomber en panne et accepter que les secours ne soient parfois pas disponibles dans la journée ou la semaine…
Pas besoin d’être né marin / même parisien ça le fait !
En France la conduite d’un navire à voile n’exige aucun permis. N’importe qui peut acheter un voilier et partir. Mais la loi ne vous oblige pas non plus à savoir cuisiner avant d’inviter 23 personnes à dîner…
Ce qui est beaucoup plus intéressant, c’est d’observer ceux qui partent réellement, les vrais. On peut partir de zéro mais il est pas vraiment raisonnable de partir en restant à zéro.

Peut on quand même tenter le grand départ YOLO ?
L’idée est séduisante parce qu’elle correspond assez bien à la mythologie du voyage. On achète un vieux bateau, on démissionne, on charge quelques caisses de nourriture et l’on apprend au fur et à mesure. Les problèmes seront résolus dans les ports, les compétences viendront naturellement et les rencontres feront le reste. Dans les récits racontés vingt ans plus tard ça marche.
Mais dans la réalité l’océan ne sait pas que vous êtes en train d’apprendre 😁
Le vrai risque du départ improvisé n’est pas le naufrage spectaculaire. Il est bien plus banal : une succession de petites choses commence à mal se passer, puis la fatigue réduit la qualité des décisions. Le pilote automatique tombe en panne. L’un des équipiers dort moins. La météo se dégrade. Une manœuvre est ratée. Quelqu’un se blesse. Rien de tout cela n’est exceptionnel en soi. C’est leur addition qui commence à poser problème.
Partir avec peu d’expérience reste pourtant possible si l’apprentissage est progressif. On commence par des sorties à la journée, puis quelques nuits, puis une navigation de plusieurs jours. On apprend à connaître le bateau avant de lui demander de traverser un océan.
Le meilleur entraînement consiste probablement à casser avant près de chez soi
Avant de partir très loin, il existe donc une méthode assez simple : naviguer beaucoup sans aller loin.
Passer une nuit en mer.
Puis deux.
Naviguer avec du vent.
Naviguer sans moteur.
Prendre un ris de nuit.
Entrer dans un port que l’on ne connaît pas.
Faire volontairement un exercice d’homme à la mer.
Couper le GPS pendant quelque temps et vérifier que l’on comprend encore où l’on se trouve.
Démonter une pompe avant qu’elle ne tombe en panne.
Le voyage au long cours n’est pas seulement une épreuve de navigation. C’est l’organisation de sa fatigue.

Combien de temps faut il prévoir ?
On peut le faire en une quinzaine de mois sans chercher un record. Le World ARC 2026 / 2027 part par exemple de Sainte Lucie le 10 janvier 2026, atteint l’Australie en juillet, repart de Darwin en septembre et prévoit son retour à Sainte Lucie en avril 2027.
Après plus on prend son temps, plus on peut visiter les endroits traversés et attendre une météo favorable sans considérer chaque journée au mouillage comme un retard.
Le paradoxe d’un tour du monde trop rapide est comique : on quitte une vie organisée autour d’horaires et d’obligations pour finir à Tahiti en expliquant qu’il faut absolument repartir jeudi à 18h32.Deux années suffisent à éviter cette absurdité.

Le véritable itinéraire est un calendrier
La grande route tropicale vers l’ouest n’existe pas par hasard. Elle permet de profiter autant que possible des vents dominants et de réduire l’exposition aux grandes saisons cycloniques.
Dans l’Atlantique Nord, la saison officielle des ouragans s’étend du 1er juin au 30 novembre, avec un maximum climatologique autour du 10 septembre. C’est l’une des raisons pour lesquelles de nombreux voiliers européens descendent vers les Canaries pendant l’automne avant de traverser l’Atlantique vers les Caraïbes en novembre ou en décembre.
Canaries / Caraïbes : la première vraie traversée
Depuis Las Palmas, la route vers les Antilles représente autour de 2 700 milles nautiques. Pour un voilier de croisière classique, cela signifie généralement plusieurs semaines en mer.
La première transatlantique a un impact psychologique parce qu’elle transforme l’océan en quelque chose de beaucoup plus concret.
Décembre et janvier permettent de naviguer progressivement à travers l’arc antillais, puis de rejoindre l’Amérique centrale.
Puis Panama impose à nouveau une date approximative.

Panama / Polynésie : le monde devient vraiment grand
Après le canal, beaucoup d’itinéraires passent par les Galápagos avant de mettre le cap vers les Marquises. C’est l’une des plus grandes traversées du voyage.
Pendant plusieurs semaines, le bateau avance vers l’ouest au milieu d’un espace où les alternatives deviennent rares.
À partir de là commence l’une des parties qui justifient probablement à elles seules le voyage : la Polynésie française.
Marquises, Tuamotu, Tahiti, Moorea, îles Sous le Vent.
Pacifique Sud : avancer avant la mauvaise saison
L’objectif devient progressivement de poursuivre vers l’ouest avant la saison cyclonique du Pacifique Sud.
Dans la zone surveillée par le service météorologique des Fidji, la saison principale des cyclones tropicaux s’étend de novembre à avril, avec une activité généralement maximale entre janvier et mars.
Australie / Indonésie / océan Indien
Une fois le Pacifique traversé, la route peut rejoindre l’Australie puis Darwin avant de passer vers l’Indonésie.
L’océan Indien constitue une nouvelle grande séquence du voyage mais l’équipage qui y arrive a déjà une bonne expérience par rapport à celui qui quitte l’Europe.
Et pourquoi ne pas rentrer par Suez ?
Géographiquement, la route est tentante.
Depuis l’océan Indien, il suffirait de remonter vers la mer Rouge, de franchir le canal de Suez puis de retrouver la Méditerranée. Sur une carte, le raisonnement semble presque évident.
En 2026, la question est cependant beaucoup plus complexe.
Des plaisanciers continuent à franchir la mer Rouge. Noonsite estime que plus de 80 yachts l’ont fait au cours de la première partie de 2026. Mais la même ressource, spécialisée dans la grande croisière, considère toujours le sud de la mer Rouge et Bab el Mandeb comme une zone à haut risque et recommande de consulter en permanence les informations de sécurité maritime avant d’envisager le passage. Les conditions peuvent évoluer rapidement.
Pour beaucoup de navigateurs, continuer vers l’Afrique du Sud reste une route plus logique malgré la distance supplémentaire.
Afrique du Sud / Atlantique : commencer à rentrer sans vraiment rentrer
Après l’océan Indien vient donc l’Afrique du Sud, puis Le Cap.
On retrouve alors l’Atlantique.
La géographie commence curieusement à redevenir familière.
La route remonte vers Sainte Hélène, puis éventuellement le Brésil avant de retrouver les Caraïbes. De là, le retour vers l’Europe passe généralement plus au nord, souvent par les Bermudes et les Açores, afin de retrouver des régimes de vents favorables et après c’est plus les mêmes dîners !
Combien ça peut coûter ?
Il n’existe pas de réponse sérieuse. Le prix du bateau n’est d’ailleurs qu’une partie de l’équation.
Il faut préparer le navire, l’assurer, acheter l’équipement de sécurité, changer parfois les voiles ou le gréement…
Payer les ports, les formalités, le carburant, les communications et les passages de canal.
Puis continuer à manger, ce qui reste une habitude difficile à supprimer même dans une démarche de sobriété maritime.
Mais le poste le plus important est probablement celui que personne ne peut chiffrer précisément : ce qui casse.
Un grand voyage demande donc moins un budget mensuel parfait qu’une marge de sécurité.
Le véritable luxe du voyage n’est peut être pas de posséder un grand bateau, c’est surtout de pouvoir attendre et réparer sans que chaque incident menace la poursuite du trajet.

Et avec des enfants ?
Des familles entières partent autour du monde. Les contraintes deviennent naturellement différentes. Il faut organiser la scolarité, les soins, la vie sociale et la sécurité sur le pont. Il faut aussi accepter qu’un projet décidé par les parents devienne progressivement celui d’enfants qui grandissent et acquièrent leurs propres envies.
Mais le voyage familial possède un avantage que peu d’existences modernes peuvent facilement offrir : du temps ensemble en quantités parfois vertigineuses.
La plupart des parents passent une partie de leur vie à expliquer qu’ils aimeraient voir davantage leurs enfants.
Sur un bateau de douze mètres au milieu du Pacifique, le problème est généralement résolu.
Et si l’on pense être trop vieux ?
Jean Luc Van Den Heede apporte à cette objection une réponse assez embarrassante.
Il remporte la Golden Globe Race en 2019 à 73 ans après un tour du monde en solitaire sans escale. Il n’existe pas un âge précis à partir duquel la planète cesse brusquement d’être navigable.
La grande croisière récompense d’ailleurs des qualités qui ne sont pas exclusivement physiques : la patience, l’anticipation, la capacité à renoncer, la prudence et une certaine aptitude à ne pas transformer chaque imprévu en drame. Et c’est surtout ces qualités qui progressent avec les années.