Pourquoi construit on maintenant des éoliennes au milieu de la mer ?

Elles font parfois plus de 250 mètres de haut, occupent des dizaines de kilomètres carrés et transforment des horizons qui paraissaient jusque là intouchables. La France veut pourtant passer d’environ 3 GW d’éolien en mer en 2026 à 45 GW en 2050. Pour quoi faire exactement ? Et est ce que cela mérite vraiment de transformer nos paysages maritimes ?

Pendant très longtemps, regarder la mer possède un avantage considérable sur regarder la terre : il n’y a pratiquement rien devant.

Quelques bateaux.

Un phare.

Éventuellement un cargo à l’horizon.

Puis une ligne.

La mer produit ainsi une forme assez rare de paysage. Un espace dont l’intérêt vient précisément de son absence d’aménagement visible.

C’est probablement pour cela que l’arrivée des éoliennes en mer provoque des réactions beaucoup plus fortes que leur simple emprise physique ne pourrait le laisser penser. On ne construit pas seulement une infrastructure énergétique. On installe des objets industriels de parfois plus de 250 mètres de haut dans un endroit que nous avions collectivement pris l’habitude de considérer comme vide.

À Saint Nazaire, 80 éoliennes occupent désormais 78 km² du banc de Guérande, entre 12 et 20 kilomètres de la côte. À Fécamp, 71 machines se dressent au large des falaises normandes. Saint Brieuc, Yeu Noirmoutier, Dieppe Le Tréport, Courseulles suivent. Et cela ne représente encore que le commencement.

Car la France vient de changer complètement d’échelle.

Le 12 juin 2026, l’État lance l’AO10, le dixième appel d’offres français consacré à l’éolien en mer. Il ne concerne pas un parc mais onze projets répartis sur toutes les façades métropolitaines, pour environ 10 GW de puissance, moitié éolien posé, moitié flottant. Les lauréats doivent être désignés début 2027. À terme, la programmation énergétique française vise environ 15 GW installés en 2035 puis 45 GW en 2050.

45 GW.

Cela signifie que l’éolien offshore pourrait alors produire autour de 160 à 175 TWh lors d’une année moyenne si les facteurs de charge attendus se vérifient. L’État estime que cela pourrait représenter environ 20 % des besoins électriques français de 2050.

Ce n’est donc plus une expérimentation écologique assez sympathique installée quelque part derrière l’horizon.

C’est la construction progressive d’une nouvelle infrastructure nationale.

Et avant de décider si elle vaut le paysage qu’elle occupe, autant commencer par comprendre pourquoi on la construit.

D’abord, pourquoi aller mettre les éoliennes dans la mer ?

Pour une raison assez peu romantique : il y a beaucoup de vent.

Et surtout du meilleur vent.

À terre, les collines, les bâtiments, les forêts et le relief perturbent les masses d’air. En mer, l’espace est beaucoup plus dégagé. Le vent est généralement plus fort et surtout plus régulier.

Cela change considérablement le rendement d’une éolienne.

Une machine possède une puissance maximale, mais elle ne produit évidemment pas cette puissance toute l’année. Le facteur de charge mesure donc la production réelle par rapport à ce qu’elle aurait produit en fonctionnant continuellement à pleine puissance.

En mer, l’État estime ce facteur autour de 40 à 45 %. Pour l’éolien terrestre récent, RTE se situe plutôt autour de 26 à 28 % à long terme. En 2025, les parcs offshore commerciaux français déjà suffisamment établis atteignent en pratique 38,8 %.

Autrement dit, installer une énorme éolienne là où le vent souffle régulièrement possède une certaine logique.

Il y en a une seconde.

En mer, on peut construire beaucoup plus grand.

Les turbines terrestres doivent composer avec les routes, les habitations, le bruit, les paysages, les convois exceptionnels et toutes les choses qui existent normalement sur la terre.

En mer, il devient possible d’utiliser des rotors gigantesques et des puissances unitaires qui atteignent désormais largement plus de 10 MW.

Le futur parc peut donc produire énormément d’électricité avec quelques dizaines de machines.

Ce qui produit une situation assez paradoxale : on va en mer notamment pour éloigner les éoliennes des habitants, puis on construit des éoliennes tellement grandes qu’elles redeviennent visibles depuis la côte.

Mais comment une éolienne peut elle tenir au milieu de l’océan ?

C’est probablement la première question que l’on se pose lorsqu’on en voit une.

Une éolienne de plusieurs centaines de mètres subit le vent, les vagues, les courants et parfois des tempêtes pendant vingt cinq ou trente ans.

Elle ne repose évidemment pas sur une gigantesque dalle de béton posée tranquillement sur une plage.

Il existe deux grandes familles.

L’éolien posé et l’éolien flottant.

L’éolien posé est aujourd’hui le système le plus mature.

Lorsque la profondeur reste raisonnable, généralement jusqu’à environ 50 ou 70 mètres selon les conditions, la structure peut être directement fixée au fond marin. Trois grandes solutions existent : un gigantesque monopieu enfoncé dans le fond / une structure métallique en treillis appelée jacket / ou une fondation gravitaire suffisamment massive pour rester en place par son propre poids.

À Saint Nazaire, les turbines sont ainsi installées dans seulement 12 à 25 mètres d’eau.

Cela fonctionne parfaitement dans une partie de la Manche ou de l’Atlantique.

Beaucoup moins en Méditerranée.

Quelques kilomètres après la côte méditerranéenne, les profondeurs peuvent déjà devenir importantes.

Il faudrait alors construire des fondations gigantesques.

D’où la deuxième solution.

Une éolienne flottante flotte réellement

Cela paraît presque comique lorsqu’on considère la taille de l’objet.

Mais oui.

Le mât et la turbine sont montés sur un énorme flotteur construit en acier ou en béton. L’ensemble ne repose pas directement sur le fond. Il est maintenu en position par plusieurs lignes d’ancrage reliées au plancher marin.

Le flotteur bouge.

Très peu relativement à la taille de l’ensemble, mais il bouge avec la houle et le vent.

Les câbles électriques reliant les éoliennes doivent donc eux aussi être capables de bouger. Pour les Éoliennes flottantes du golfe du Lion, RTE utilise par exemple des câbles dits dynamiques, conçus pour se déformer avec les mouvements des flotteurs grâce à des modules de flottabilité.

L’avantage est considérable.

On peut installer des machines là où l’eau est beaucoup plus profonde.

Et donc potentiellement beaucoup plus loin de la côte.

RTE estime que selon les scénarios énergétiques futurs, l’éolien flottant pourrait finir par représenter entre 20 et 70 % de la puissance offshore française.

Voilà une première réponse possible au problème paysager : éloigner les machines.

Mais naturellement, lorsqu’on éloigne quelque chose de plusieurs dizaines de kilomètres, le raccordement devient plus cher, la maintenance plus difficile et la technologie plus complexe.

En matière énergétique, chaque solution élégante finit généralement par rencontrer un ingénieur chargé d’expliquer pourquoi elle coûte trois milliards supplémentaires.

Et comment l’électricité revient elle jusqu’à votre grille pain ?

Elle ne repart évidemment pas directement de chaque éolienne vers une maison.

Toutes les turbines d’un parc sont reliées entre elles par des câbles électriques sous marins.

L’électricité arrive ensuite sur une grande plateforme électrique construite en mer.

C’est une sorte de poste haute tension posé au milieu de l’océan.

Elle collecte la production des différentes éoliennes et augmente sa tension. Dans les systèmes actuels en courant alternatif, RTE peut ainsi faire passer l’électricité de 66 000 volts à 225 000 volts afin de pouvoir la transporter avec moins de pertes.

Puis commencent les câbles vers la terre.

Ce ne sont pas exactement les fils d’une rallonge.

Un câble sous marin 225 kV peut mesurer environ 25 centimètres de diamètre et peser jusqu’à 130 kilogrammes par mètre.

Il est généralement posé puis ensouillé dans le fond marin afin de le protéger des ancres, des engins de pêche et des mouvements du fond.

Arrivé sur la côte, il passe par ce que RTE appelle un atterrage. Le câble marin est raccordé à un câble souterrain terrestre, qui rejoint finalement un poste électrique connecté au réseau national.

À Fos, les futurs parcs flottants utiliseront ainsi environ 34 kilomètres de liaisons sous marines avant de rejoindre le littoral.

Une éolienne visible au large n’est donc que la partie émergée d’une infrastructure beaucoup plus vaste.

Sous l’eau se trouvent câbles, ancrages et fondations.

En mer, une plateforme électrique.

À terre, des kilomètres de réseaux supplémentaires.

Mais la France produit déjà énormément d’électricité. Pourquoi en construire encore ?

Voilà probablement l’objection la plus sérieuse.

Et elle est vraie.

En 2025, plus de 95 % de l’électricité française est déjà bas carbone. La France produit 547,5 TWh d’électricité et en exporte net 92,3 TWh, un record historique. Elle est même le premier exportateur net d’électricité d’Europe en volume.

On pourrait donc raisonnablement regarder les 80 éoliennes devant Saint Nazaire et demander :

à quoi bon ?

La réponse est que le problème énergétique français n’est plus vraiment l’électricité.

C’est tout le reste.

Les voitures roulent encore majoritairement avec du pétrole.

Une partie importante des bâtiments utilise du gaz ou du fioul.

L’industrie consomme du gaz.

Les avions utilisent du kérosène.

Les camions du diesel.

Au total, les énergies fossiles représentent encore près de 60 % de la consommation énergétique française.

L’objectif n’est donc pas simplement de remplacer aujourd’hui une centrale à gaz française par une éolienne.

Il est d’électrifier progressivement une partie des transports, du chauffage et de l’industrie.

C’est pourquoi la PPE publiée en février 2026 prévoit une augmentation importante des besoins en production d’électricité décarbonée : autour de 585 TWh en 2030 puis entre 650 et 693 TWh en 2035, contre 458 TWh produits en 2023 selon le périmètre utilisé par la programmation.

En parallèle, une partie du parc nucléaire existant vieillit et les premiers nouveaux EPR2 ne sont pas attendus avant le milieu des années 2030.

Le raisonnement de l’État est donc assez simple :

nucléaire + hydraulique + solaire + éolien terrestre + éolien en mer.

Pas éolien contre nucléaire.

Les deux.

C’est important parce que le débat français possède parfois une capacité assez remarquable à transformer toute question énergétique en rencontre de boxe.

Et la souveraineté énergétique ?

C’est probablement l’argument le plus intéressant depuis la guerre en Ukraine.

En 2025, malgré son énorme excédent électrique, la France dépense encore 45,8 milliards d’euros nets pour importer son énergie. Le pétrole et le gaz représentent l’essentiel de cette facture. Les importations de gaz naturel liquéfié venant notamment des États Unis ou de Russie restent élevées.

Une éolienne installée au large du Havre utilise un combustible particulièrement pratique.

Le vent.

Il ne faut pas l’acheter au Qatar.

Il n’arrive pas par gazoduc russe.

Aucun détroit ne peut être fermé pour empêcher sa livraison.

Personne ne peut augmenter son prix en réunion de l’OPEP.

De ce point de vue, l’éolien en mer est incontestablement une énergie souveraine pendant son exploitation.

Mais il faut immédiatement ajouter une nuance.

Une éolienne n’est pas fabriquée avec du vent.

Elle nécessite de l’acier, du cuivre, des pales, de l’électronique, des aimants permanents, des roulements, des transformateurs et parfois des composants dont les chaînes d’approvisionnement restent très internationales.

La CRE souligne par exemple qu’environ 93 % des aimants permanents destinés aux aérogénérateurs proviennent actuellement de Chine. C’est précisément pourquoi le cahier des charges de l’AO10 introduit pour la première fois des critères beaucoup plus stricts sur la provenance européenne ou non chinoise des grands composants.

Donc oui à la souveraineté.

Mais pas au récit enfantin selon lequel une éolienne construite en France serait automatiquement française jusqu’au dernier boulon.

Il existe tout de même une vraie industrie française

Et c’est un élément souvent sous estimé.

Le Havre possède les usines Siemens Gamesa qui fabriquent pales et nacelles.

Cherbourg possède une usine de pales.

Saint Nazaire a fabriqué des nacelles et surtout les Chantiers de l’Atlantique construisent d’immenses sous stations électriques destinées aux futurs parcs.

Le secteur des énergies marines renouvelables mobilise environ 7 700 emplois équivalent temps plein en France en 2025, dont plus de 7 200 directement liés à l’éolien en mer.

Ce chiffre doit néanmoins être regardé sans brochure publicitaire.

Les emplois augmentent fortement lors des périodes de fabrication et de construction, puis diminuent lorsque les chantiers se terminent. L’Observatoire des énergies de la mer constate justement une baisse de 7 % de l’emploi en 2025 faute de nouveaux projets entrant suffisamment vite en construction.

Un parc produit ensuite des emplois permanents de maintenance, mais beaucoup moins nombreux.

Saint Nazaire maintient par exemple environ une centaine d’emplois à La Turballe pendant l’exploitation du parc.

L’AO10 est donc aussi un immense appel d’air industriel.

Dix gigawatts représentent suffisamment de commandes pour justifier des usines, adapter des ports et former toute une génération de techniciens.

À condition évidemment que les composants soient réellement fabriqués ici ou en Europe.

Sinon, nous aurons réussi à remplacer une importation de gaz par une importation de machines.

Ce serait moins catastrophique sur le plan climatique.

Mais légèrement décevant sur celui de la souveraineté.

Venons en au sujet désagréable : oui, cela transforme le paysage

Il faut arrêter de faire semblant.

Une éolienne offshore est énorme.

Les futures générations dépassent parfois 250 mètres en bout de pale.

Depuis une plage située à quinze ou vingt kilomètres, elles ne ressemblent évidemment pas à ce qu’elles seraient à deux kilomètres.

Mais elles existent.

Et lorsqu’une ligne de cinquante ou soixante turbines apparaît à l’horizon, le paysage maritime n’est plus le même.

La DREAL Normandie reconnaît elle même que la visibilité est devenue une question centrale des concertations et mène depuis 2025 des observations permanentes autour de Fécamp pour mesurer combien de temps les turbines sont réellement visibles selon la météo, la lumière et la distance.

Cette question ne se résout pas scientifiquement.

On peut mesurer un angle apparent.

Une distance.

Le nombre de jours de visibilité.

On ne peut pas mesurer la valeur d’un horizon vide.

Une personne peut voir les turbines de Fécamp comme la manifestation élégante d’une civilisation qui apprend enfin à produire son énergie avec le vent.

Son voisin peut y voir une zone industrielle implantée devant les falaises.

Les deux observent exactement le même objet.

C’est pourquoi le mot « impact paysager » possède quelque chose de légèrement administratif pour décrire une question profondément culturelle.

Peut on les mettre tellement loin qu’on ne les voit plus ?

C’est en partie l’espoir du flottant.

En s’affranchissant des faibles profondeurs, il devient possible d’aller chercher des zones plus éloignées de la côte.

Cela réduit potentiellement l’impact visuel depuis certaines zones littorales.

Mais le problème ne disparaît pas complètement.

Plus loin signifie des câbles plus longs.

Des installations plus difficiles à maintenir.

Des mers parfois plus profondes et plus exposées.

Et surtout, le paysage visible depuis la terre n’est qu’un seul élément du milieu marin.

Une éolienne invisible depuis votre terrasse peut parfaitement poser un problème à un puffin qui traverse la zone depuis plusieurs milliers d’années sans avoir été consulté lors du débat public.

Les oiseaux constituent justement l’un des vrais points noirs

C’est ici qu’il faut être beaucoup plus prudent que ne l’étaient les discours des premières années.

Les éoliennes peuvent entraîner plusieurs types d’effets sur l’avifaune.

Des collisions avec les pales.

Une modification des trajectoires.

Un effet barrière obligeant certains oiseaux à contourner les parcs.

Une perte d’accès à certaines zones d’alimentation.

Et surtout des impacts cumulés lorsqu’un trajet migratoire traverse plusieurs parcs successifs.

Le problème est que nous disposons encore d’une connaissance imparfaite de beaucoup de ces phénomènes.

En juillet 2026, la LPO s’appuie sur une vaste expertise collective pilotée par l’Ifremer et le CNRS pour rappeler précisément que des risques existent et que l’évaluation de leurs effets cumulatifs reste insuffisante.

Ce n’est pas la même chose que dire :

« les éoliennes massacrent les oiseaux ».

Mais ce n’est surtout pas :

« aucun problème, circulez ».

Cela signifie que le choix des zones devient fondamental.

Construire un parc dans un secteur peu fréquenté par certaines espèces n’a évidemment pas les mêmes conséquences que le mettre au milieu d’un corridor migratoire ou d’une zone majeure d’alimentation.

Sous l’eau non plus, ce n’est pas neutre

Pendant les travaux, l’installation des fondations produit du bruit.

Beaucoup de bruit.

Et dans l’eau, le son se propage extrêmement bien.

Pour les mammifères marins qui utilisent l’acoustique pour communiquer, chasser et s’orienter, c’est une perturbation sérieuse.

Les poissons peuvent également fuir temporairement certaines zones pendant les travaux. Le forage, les vibrations et l’augmentation de turbidité modifient localement le milieu.

Une fois le parc installé, les choses deviennent plus ambiguës.

Les fondations constituent de nouvelles surfaces colonisables.

Des moules, anémones, crustacés et autres organismes peuvent s’y installer.

Des poissons peuvent ensuite être attirés par ces nouvelles structures.

C’est ce qu’on appelle parfois l’effet récif.

Mais attention à une confusion fréquente.

Attirer des poissons n’est pas nécessairement créer davantage de poissons.

Si une infrastructure concentre simplement autour d’elle les poissons auparavant dispersés dans la zone, le bilan écologique n’est pas forcément positif.

Les effets complets sont encore étudiés.

L’OFB le dit très clairement : les recherches sur les interactions entre éolien offshore et écosystèmes marins restent moins développées que celles concernant des activités historiques comme la pêche.

Et les pêcheurs dans tout cela ?

C’est probablement le conflit le plus difficile.

Parce que contrairement au propriétaire d’une maison qui peut essentiellement regretter sa vue, le pêcheur peut perdre une partie de son outil de travail.

La mer n’est pas vide.

Elle est déjà exploitée.

À Saint Brieuc, le conflit est devenu particulièrement violent parce que le parc s’installe au cœur d’une baie extrêmement importante pour la coquille Saint Jacques et la pêche côtière.

Lors d’une audition parlementaire, l’artisan pêcheur Julien Trehorel résume son sentiment en quelques mots : « On n’a pas de place. » Il explique alors que déplacer les bateaux signifie reporter leur activité sur les zones déjà utilisées par leurs collègues. Source : audition reprise dans un rapport de l’Assemblée nationale.

Cette inquiétude mérite d’être entendue.

Elle ne signifie pas pour autant que toute pêche disparaît automatiquement après la construction.

La France cherche au contraire à conserver des activités de pêche dans les parcs posés.

À Fécamp, par exemple, la pêche professionnelle reste autorisée dans une grande partie du parc avec des distances de sécurité et des restrictions spécifiques pour certains engins traînants.

À Saint Nazaire, les éoliennes sont espacées d’environ un kilomètre et organisées en alignements afin de maintenir des couloirs de navigation et permettre certaines activités de pêche.

Cela ne signifie pas que la situation est identique à avant.

Naviguer entre des mâts de plusieurs centaines de mètres, des câbles et des zones de sécurité impose des contraintes.

Le gouvernement reconnaît lui même que la réglementation doit être adaptée parc par parc.

Le vrai débat n’est donc pas « pêche ou éolien ».

C’est combien d’espace pouvons nous encore ajouter à une mer qui est déjà utilisée pour la pêche, le transport maritime, la défense, les câbles, les loisirs, les zones protégées et bientôt beaucoup d’énergie ?

C’est peut être cela, le changement le plus profond

Nous avons longtemps traité la mer comme une sorte d’arrière cour gigantesque.

Un espace suffisamment vaste pour qu’il reste toujours une place quelque part.

Ce raisonnement commence à atteindre ses limites.

Quand on dessine simultanément les routes commerciales, les zones de pêche, les câbles, les parcs naturels, les zones militaires, les chenaux, les bancs de sable, les migrations d’oiseaux et les futurs parcs éoliens, la fameuse immensité devient soudain assez occupée.

La planification maritime française essaie précisément d’éviter le gigantesque Monopoly qui consisterait à attribuer chaque parc indépendamment des autres usages.

Les cartes publiées après le débat « La mer en débat » identifient désormais des zones prioritaires à dix ans et à 2050, en intégrant notamment pêche, biodiversité, défense, navigation et paysage.

C’est certainement mieux que la méthode précédente.

Cela ne transforme pas pour autant une zone choisie en zone sans conflit.

Et le CO2 ? Parce qu’après tout, c’est un peu le sujet

Sur l’ensemble de son cycle de vie, construction comprise, RTE estime actuellement l’éolien en mer autour de 17 grammes de CO2 équivalent par kWh.

Le nucléaire français se situe autour de 7 g.

L’hydraulique autour de 6.

Le solaire autour de 43.

Une centrale à gaz performante autour de 389.

Le charbon autour de 941.

Donc oui, fabriquer des tonnes d’acier, construire les fondations, transporter les composants et entretenir le parc émet du carbone.

Mais l’ordre de grandeur n’a rien à voir avec une production électrique fossile.

L’argument climatique est donc solide.

La question plus délicate en France est que l’éolien offshore ne remplace pas aujourd’hui massivement du charbon dans notre système électrique, puisque nous en utilisons déjà très peu.

Son intérêt climatique devient surtout important si l’électricité supplémentaire permet effectivement de supprimer du pétrole et du gaz dans le reste de l’économie.

Une voiture électrique alimentée en partie par un parc offshore peut remplacer une voiture à essence.

Une pompe à chaleur peut remplacer une chaudière à gaz.

Un procédé industriel électrifié peut supprimer une combustion fossile.

À ce moment là, l’éolienne commence réellement à éviter du carbone français.

Sinon, elle exporte de l’électricité.

Ce qui n’est pas inutile non plus : RTE estime que les exportations françaises d’électricité bas carbone ont évité environ 27 millions de tonnes de CO2 en Europe en 2025 en réduisant notamment le recours aux centrales fossiles de nos voisins.

Alors, est ce que cela vaut vraiment de « massacrer » un paysage ?

Le mot massacre est excessif écologiquement.

Mais il touche quelque chose de juste esthétiquement.

On peut détruire un paysage sans détruire physiquement le territoire qui le compose.

Installer cinquante éoliennes devant une côte constitue une transformation visuelle réelle.

Dire le contraire ne convaincra personne ayant des yeux.

La question devient donc :

quel prix accordons nous à un paysage non industrialisé ?

Et surtout :

qu’exigeons nous en échange de sa transformation ?

Si l’on construit un parc particulièrement mal placé, devant un site patrimonial exceptionnel, au milieu d’un secteur essentiel pour une espèce menacée, en détruisant une pêche côtière et en important presque intégralement les équipements d’Asie, alors l’argument « transition écologique » commence effectivement à devenir assez maigre.

Nous aurions industrialisé un morceau de mer tout en externalisant une grande partie du bénéfice industriel.

L’opération serait difficile à défendre.

Mais prenons le cas inverse.

Un parc installé dans une zone choisie après de véritables études environnementales, suffisamment loin des principaux paysages patrimoniaux, compatible autant que possible avec la pêche, produisant pendant trente ans une quantité importante d’électricité à faible émission de carbone, avec turbines, câbles, postes électriques et maintenance générant une activité industrielle européenne significative.

Là, le sacrifice devient beaucoup plus facile à justifier.

Car il faut également comparer avec ce que l’on ne voit pas

C’est probablement la partie la plus trompeuse de la discussion.

Une éolienne est visible.

Un méthanier qui arrive chargé de gaz américain l’est beaucoup moins dans notre vie quotidienne.

Une raffinerie est généralement installée dans une zone où nous n’allons pas en vacances.

Une mine permettant d’extraire les matières premières nécessaires à notre consommation se trouve souvent sur un autre continent.

Les conséquences climatiques d’un baril de pétrole n’apparaissent évidemment pas à l’horizon lorsque nous regardons la mer.

Nous avons donc tendance à comparer une nuisance visible à une énergie fossile dont une grande partie des nuisances est rendue invisible par la distance.

C’est un biais important.

Mais il ne faut pas tomber dans le biais inverse.

La transition écologique ne doit pas signifier que tout projet portant le mot « renouvelable » obtient automatiquement le droit de transformer n’importe quel territoire.

La beauté n’est pas un luxe inutile simplement parce qu’elle ne se mesure pas en mégawattheures.

Et 2027 va être l’année où cette question devient vraiment sérieuse

L’AO10 n’est pas un petit ajout.

Il représente environ 10 GW de projets nouveaux, répartis entre Manche, Atlantique, Bretagne et Méditerranée.

À lui seul, l’appel d’offres représente plusieurs fois la capacité offshore aujourd’hui installée en France. Les candidats doivent désormais répondre à des critères de prix, de robustesse financière, d’empreinte carbone et de provenance de leurs composants.

Les lauréats devraient être connus début 2027.

Mais les turbines n’apparaîtront évidemment pas l’année suivante.

Entre attribution, études détaillées, autorisations, raccordement, fabrication et construction, il faut encore plusieurs années.

2027 est donc moins l’année où nous verrons soudain dix gigawatts d’éoliennes que celle où une partie du paysage maritime français des années 2030 et 2040 sera décidée.

C’est beaucoup plus important.

Et peut être faut il cesser de poser la question en termes de pour ou contre

On peut aimer les éoliennes et refuser un parc.

On peut trouver les turbines très laides et considérer qu’un projet précis est nécessaire.

On peut défendre le nucléaire et l’éolien.

On peut vouloir électrifier l’économie tout en protégeant des zones marines.

On peut écouter les pêcheurs sans considérer qu’ils possèdent seuls la mer.

On peut écouter les écologistes sans conclure que toute infrastructure est impossible.

Ce sont des positions beaucoup moins satisfaisantes pour les réseaux sociaux.

Elles ressemblent davantage à la réalité.

Car le problème de l’énergie est précisément que toutes les solutions occupent quelque chose.

Le nucléaire occupe des sites, produit des déchets et demande de lourdes infrastructures.

L’hydroélectricité transforme les cours d’eau.

Le photovoltaïque utilise des surfaces et des matériaux.

L’éolien terrestre transforme des paysages ruraux.

L’éolien offshore transforme la mer.

Le pétrole transforme le climat.

Il n’existe pas d’énergie parfaitement propre.

Il existe des arbitrages.

Alors oui, probablement, mais pas partout

Si l’on accepte l’hypothèse d’une France qui électrifie massivement ses transports, son chauffage et son industrie, qui conserve une grande composante nucléaire et qui souhaite réduire sa dépendance aux hydrocarbures importés, l’éolien en mer possède une place assez difficile à éviter.

Ses vents sont excellents.

Sa production est importante.

Son bilan carbone est faible.

Il peut constituer une filière industrielle européenne.

Il diversifie un système électrique qui ne doit pas dépendre d’une seule technologie.

Et le combustible est gratuit, local et peu susceptible de provoquer une crise diplomatique.

À ce titre, oui, transformer certains paysages maritimes paraît défendable.

Mais 45 GW ne donnent pas à l’État un permis général d’industrialiser l’horizon.

La condition devrait être beaucoup plus exigeante.

Mettre les parcs aussi loin que raisonnablement possible lorsque le coût et la technologie le permettent.

Éviter réellement les zones écologiques les plus sensibles.

Maintenir la pêche chaque fois qu’elle peut l’être.

Refuser certains sites lorsque le patrimoine paysager est exceptionnel.

Imposer une véritable production industrielle européenne.

Mesurer les effets cumulés des parcs, pas seulement les effets de chacun pris isolément.

Et surtout accepter une idée assez simple : parfois, après toutes les études, la bonne décision doit pouvoir rester de ne rien construire à cet endroit.

Car la mer n’est pas un terrain vague énergétique.

C’est précisément parce que nous commençons à comprendre sa valeur écologique qu’il serait assez paradoxal de vouloir la sauver du changement climatique en oubliant tout ce qui y vit.

L’éolienne offshore constitue peut être l’un des meilleurs symboles de notre époque.

Elle est gigantesque.

Techniquement fascinante.

Plutôt efficace.

Incontestablement bas carbone.

Parfois belle.

Parfois franchement affreuse.

Elle produit de l’électricité en utilisant quelque chose qui ne coûte rien et ne s’épuise pas.

Mais pour l’installer, il faut choisir quels paysages nous sommes prêts à modifier, quels usages nous sommes prêts à déplacer et quelles espèces nous sommes prêts à déranger.

Pendant des décennies, notre modèle énergétique permet surtout de déplacer les conséquences très loin de notre regard.

L’éolien en mer fait quelque chose de presque inverse.

Il place une partie du coût de notre consommation électrique exactement devant nous.

À l’horizon.

Et c’est peut être pour cela que le débat est si violent.

Nous découvrons soudain qu’une transition énergétique n’est pas un changement de fournisseur sur une facture.

C’est un changement de paysage.