Quelles sont les grandes expéditions scientifiques françaises à suivre en 2027 ?

Une station volontairement emprisonnée dans la banquise, un sous marin habité envoyé chercher des sources chaudes à plusieurs kilomètres de profondeur, des plongeurs qui veulent vivre plusieurs jours sous l’eau, des scientifiques qui tentent de comprendre pourquoi certains coraux refusent encore de mourir. En 2027, les grandes expéditions françaises ressemblent parfois davantage à Jules Verne qu’à un laboratoire.

Il existe une vision un peu ancienne de l’expédition scientifique. Quelques hommes très sérieux embarquent sur un navire, disparaissent pendant plusieurs mois, reviennent avec des caisses de spécimens, puis publient quatre ans plus tard un ouvrage dont personne ne comprend réellement le titre.

Cette époque n’a pas complètement disparu.

Les titres des programmes scientifiques restent d’ailleurs suffisamment compliqués pour rassurer sur ce point.

Mais quelque chose change profondément. Les grandes expéditions de 2027 ne cherchent presque plus seulement à découvrir ce qui existe dans un endroit lointain. Elles cherchent à comprendre comment des systèmes entiers sont en train de changer.

La banquise arctique fond.

Les coraux blanchissent.

L’océan Austral absorbe une partie du carbone que nous rejetons.

Des volcans invisibles fertilisent peut être l’océan depuis ses profondeurs.

Des forêts animales vivent là où presque personne ne peut aller les observer.

Des récifs vieux de plusieurs siècles ont été détruits par le chalutage et certains chercheurs essaient maintenant littéralement de les replanter.

La science océanographique prend ainsi une curieuse direction. Nous disposons de satellites capables d’observer la planète entière, de robots descendant à 6 000 mètres et de séquenceurs ADN embarqués sur des bateaux. Pourtant, pour comprendre certains phénomènes fondamentaux, il faut encore envoyer physiquement quelques êtres humains dans des endroits extrêmement désagréables.

2027 sera, de ce point de vue, une année assez exceptionnelle.

1 / Tara Polaris : passer l’année volontairement prisonnier de la banquise

C’est probablement l’expédition la plus spectaculaire à suivre en 2027, et paradoxalement celle qui se déplacera le moins volontairement.

Tara Polar Station quitte Lorient le 19 juillet 2026. Contrairement à la célèbre goélette Tara, le navire ressemble assez peu à l’idée traditionnelle que l’on se fait d’un bateau. Il mesure 26 mètres de long sur 16 mètres de large, possède une coque très arrondie et a été conçu dans un objectif qui paraîtrait inquiétant sur n’importe quel autre navire : se faire emprisonner par la glace. La première mission Tara Polaris doit durer environ 18 mois et passer près de 90 % de son temps bloquée dans la banquise de l’océan Arctique central.

L’idée consiste à transformer la dérive de la glace en moyen de transport. La station se laisse capturer par la banquise, puis se déplace lentement avec elle. À bord, cinq laboratoires permettent aux chercheurs de travailler sur place. Pour cette première mission, douze personnes partent initialement pour un hivernage de neuf mois / cinq marins, six scientifiques et un correspondant de bord. Même un chien lapon, Örkki, participe à la mission pour contribuer à surveiller la présence éventuelle d’ours polaires. Le consortium scientifique rassemble 34 laboratoires issus de 30 institutions et de 12 pays.

Le véritable intérêt de l’expérience apparaît lorsqu’on regarde quand elle se déroule. L’Arctique central est déjà difficile à atteindre l’été. L’hiver, avec la nuit polaire, les températures extrêmes et la banquise, il devient suffisamment hostile pour que les observations scientifiques longues et continues restent rares.

Or observer uniquement l’été revient un peu à vouloir comprendre une forêt française en venant chaque année pendant deux semaines au mois d’août.

Les organismes arctiques vivent des transformations saisonnières immenses. Pendant plusieurs mois, le Soleil disparaît. La glace s’étend. La température change. La lumière revient, puis le phytoplancton recommence son activité. L’objectif de Tara Polaris est précisément de regarder ce système sans interrompre le film au moment où les conditions deviennent désagréables.

Marcel Babin, directeur scientifique de Tara Polaris I, résume l’enjeu lors d’une interview donnée à Radio Classique au lendemain du départ : « Nos observations vont permettre de documenter et de confirmer les tendances et les impacts du changement climatique. » Source : interview de Marcel Babin / Radio Classique / 20 juillet 2026.

Et les scientifiques ne regardent pas seulement combien de glace disparaît.

Ils étudient l’atmosphère, l’océan, la banquise et le vivant comme un système unique. Des outils de séquençage ADN sont embarqués pour analyser directement certains organismes. Les équipes veulent comprendre comment les espèces arctiques répondent aux transformations rapides de leur environnement, observer l’évolution des stocks de poissons et l’arrivée possible d’espèces tempérées dans des zones autrefois trop froides pour elles.

C’est ce dernier point qui rend l’expédition beaucoup plus intéressante qu’une nouvelle mesure de la fonte des glaces.

Un Arctique plus chaud n’est pas simplement un Arctique possédant moins de glace.

C’est potentiellement un autre écosystème.

Des espèces remontent vers le nord.

D’autres perdent leur habitat.

Des prédateurs rencontrent de nouvelles proies.

Des microorganismes changent leur activité.

La circulation de certains éléments chimiques se modifie.

Et ces transformations peuvent à leur tour influencer le climat.

La première mission n’est d’ailleurs que le commencement. Tara prévoit dix expéditions successives jusqu’en 2046. L’intérêt scientifique repose donc en grande partie sur la répétition : observer le même océan pendant vingt années afin de distinguer une anomalie ponctuelle d’une transformation profonde. Chris Bowler, l’un des responsables scientifiques, estime que cette série d’observations doit notamment contribuer à améliorer les modèles météorologiques européens à l’horizon 2050.

En 2027, Tara Polar Station sera donc probablement le bateau français le plus intéressant à suivre précisément parce qu’il essaiera de ne pas naviguer.

2 / Tara Coral : aller chercher les coraux qui résistent encore

À plusieurs milliers de kilomètres de la nuit polaire, une autre Tara poursuivra en 2027 un travail presque inverse.

Il ne s’agit plus de comprendre comment la vie résiste au froid mais pourquoi, dans un océan qui devient trop chaud, certains coraux résistent mieux que leurs voisins.

La goélette Tara mène de mai 2026 à novembre 2027 une immense campagne dans le Triangle de Corail, entre notamment l’Indonésie, la Malaisie, la Papouasie Nouvelle Guinée et les Philippines, avec également des recherches aux Palaos et dans les îles Andaman en Inde. En 18 mois, l’expédition prévoit 30 000 milles nautiques, soit environ 50 000 kilomètres, 26 escales, dix sites d’échantillonnage et 1 440 plongées scientifiques. Soixante sept scientifiques provenant de plus de quarante partenaires participent au programme.

La zone choisie n’est évidemment pas quelconque. Le Triangle de Corail concentre environ un tiers des récifs coralliens mondiaux et près des trois quarts des espèces de coraux connues, soit autour de 600 espèces. Surtout, certaines parties y conservent une couverture corallienne relativement stable malgré le réchauffement de l’océan.

C’est ici que la mission devient légèrement différente de beaucoup de travaux sur les récifs.

Pendant des années, une grande partie des recherches documente leur dégradation.

Tara Coral pose une autre question :

pourquoi ceux qui sont encore là sont ils encore là ?

Paola Furla, professeure à l’Université Côte d’Azur et codirectrice scientifique de l’expédition, l’explique dans une interview accordée à l’Aquarium tropical de la Porte Dorée. Si l’équipe parvient à identifier les marqueurs de résistance, certains coraux doivent être protégés en priorité car « ce sont eux qui pourraient constituer les récifs de demain ». Source : interview de Paola Furla / Aquarium tropical de la Porte Dorée.

L’expression est presque inquiétante.

Elle signifie qu’à défaut d’empêcher immédiatement le réchauffement de l’ensemble des océans, la recherche essaie aussi de comprendre quels individus possèdent les meilleures chances de survivre au monde qui arrive.

Pour y parvenir, les chercheurs ne se contentent pas de photographier les coraux. Ils analysent leur génétique, les micro algues vivant dans leurs tissus, leur microbiome, la température à laquelle ils ont été exposés, les courants locaux, la composition de l’eau, les sédiments, les microplastiques et même l’ADN environnemental flottant dans l’eau. La photogrammétrie permet parallèlement de reconstruire les récifs en trois dimensions et de suivre précisément leur évolution. Quatre grands genres de coraux sont particulièrement étudiés / Acropora, Millepora, Porites et Pocillopora.

Autrement dit, on ne cherche pas simplement une hypothétique variété de « super corail ».

La résistance peut venir de l’animal.

De sa génétique.

De ses algues symbiotiques.

De ses bactéries.

De l’histoire thermique du récif.

Ou simplement d’un courant profond qui apporte régulièrement quelques degrés de fraîcheur.

C’est précisément pourquoi Tara séjourne sur différents sites avec des méthodes identiques. Paola Furla souligne dans la même interview que les données disponibles jusqu’ici sont souvent fragmentées et acquises avec des protocoles différents. En étudiant plusieurs récifs selon une méthode commune, l’équipe espère enfin comparer ce qui est réellement comparable.

L’autre intérêt de Tara Coral est politique. Onze partenaires scientifiques viennent directement du Triangle de Corail et des ateliers doivent être organisés avec les acteurs locaux et les gouvernements afin que les résultats puissent influencer les stratégies de conservation. L’expédition prévoit en outre de publier ses données en accès ouvert.

C’est un changement assez profond dans la manière de concevoir l’expédition scientifique. Le modèle n’est plus exactement celui d’un bateau européen arrivant dans une région tropicale, prélevant ce qui l’intéresse puis repartant avec les échantillons.

La science doit aussi rester sur place.

3 / Persévérance : enfin regarder l’océan Austral quand il fait vraiment mauvais

Il existe un problème assez amusant dans l’étude des endroits hostiles : les scientifiques ont eux aussi tendance à préférer y aller lorsqu’ils sont légèrement moins hostiles.

L’océan Austral en est un excellent exemple.

Il joue un rôle majeur dans le climat mondial, participe fortement à l’absorption du carbone et transporte autour de l’Antarctique le plus puissant courant océanique de la planète. Pourtant, les missions océanographiques y ont historiquement lieu surtout pendant l’été austral, lorsque la lumière, la météo et la glace rendent les opérations moins infernales.

Le programme Southern Ocean 4 Seasons, imaginé par Jean Louis Étienne autour du voilier scientifique Persévérance, veut précisément supprimer ce biais.

Entre 2027 et 2030, douze expéditions sont programmées. Elles doivent répéter les mêmes grands transects nord / sud pendant l’été, l’automne, l’hiver et le printemps dans les trois secteurs de l’océan Austral / Pacifique depuis la Tasmanie, Atlantique depuis Puerto Williams et Indien depuis La Réunion. Au total, Persévérance doit parcourir plus de 50 000 milles nautiques.

L’idée scientifique est extraordinairement simple.

Revenir au même endroit lorsque les conditions changent.

Le capitaine Lucas Zamecnik résume assez bien la philosophie du navire lors d’une escale à Nouméa : « à partir du moment où on navigue, le Persévérance fait de la science ». Source : Les Nouvelles Calédoniennes / visite du Persévérance à Nouméa / 2026.

Car même entre deux campagnes spécifiques, le bateau peut enregistrer des paramètres océaniques et atmosphériques.

La véritable nouveauté arrivera cependant avec les campagnes hivernales.

Pendant l’hiver austral, le vent, les vagues, l’obscurité et l’extension de la glace rendent les opérations beaucoup plus difficiles. Pourtant, c’est précisément pendant cette période que se produisent certains phénomènes fondamentaux dans les échanges entre océan et atmosphère.

Comprendre uniquement l’été austral revient là encore à observer la moitié de l’histoire.

Pourquoi cela nous concerne t il en France ?

Parce que l’océan Austral n’est pas un grand bassin isolé situé très loin au sud et exclusivement utile aux manchots. Le courant circumpolaire antarctique relie l’Atlantique, le Pacifique et l’océan Indien. Les eaux plongent, remontent, transportent chaleur, nutriments et carbone et participent à la circulation océanique mondiale. Ce qui se passe autour de l’Antarctique finit donc par avoir des conséquences très loin de l’Antarctique.

Le programme SO4S est probablement moins spectaculaire visuellement qu’une découverte de nouvelle espèce.

Il repose sur quelque chose de beaucoup plus austère.

Revenir.

Mesurer.

Revenir six mois plus tard.

Mesurer exactement la même chose.

Puis recommencer pendant quatre ans.

C’est pourtant ainsi que l’on finit par comprendre un système climatique.

4 / SPHINX : descendre au fond de l’océan Indien chercher des mondes qui fonctionnent sans Soleil

Du 13 février au 28 mars 2027, le navire océanographique français Pourquoi pas ? se rendra dans une des régions les moins explorées du plancher océanique : la dorsale sud est indienne, autour du plateau Amsterdam / Saint Paul et du mont sous marin Boomerang.

À bord se trouvera notamment le Nautile.

Un petit sous marin habité jaune capable d’emmener trois personnes à plusieurs milliers de mètres sous la surface.

À lui seul, il fournit déjà une raison assez valable de suivre la mission.

La campagne porte un nom délicieusement scientifique : SPHINX / amSterdam saint Paul Hotspot INteraction and hydrothermal eXploration of the Southeast Indian Ridge.

Les acronymes constituent manifestement l’une des dernières formes d’artisanat encore très vivantes dans la recherche française.

Son objectif est en revanche très sérieux : trouver, explorer et comparer les systèmes hydrothermaux de cette immense chaîne montagneuse sous marine.

Pour comprendre ce que l’équipe cherche, il faut descendre mentalement de quelques kilomètres.

Aux dorsales océaniques, la croûte terrestre se fracture. L’eau de mer s’infiltre dans les fissures, descend dans la roche, est chauffée par les zones magmatiques puis remonte après s’être chargée en éléments chimiques. Elle peut jaillir à des températures atteignant plusieurs centaines de degrés et former les célèbres fumeurs noirs.

Autour de ces sources se développe quelque chose qui a profondément modifié notre compréhension de la vie.

Il n’y a pas de lumière.

Donc pas de photosynthèse classique.

Et pourtant, il y a des microorganismes, des mollusques, des crustacés et parfois des communautés extraordinairement denses.

La base de la chaîne alimentaire repose ici sur la chimiosynthèse : des microorganismes utilisent l’énergie chimique contenue notamment dans le soufre, l’hydrogène ou d’autres composés pour produire de la matière organique.

Une forêt sans lumière.

Cédric Boulart, qui codirigera SPHINX avec Stéphane Hourdez, expliquait déjà lors d’une précédente campagne hydrothermale ce qui l’attirait dans ce métier : « C’est l’exploration de zones qu’on ne connaît pratiquement pas. » Source : interview de Cédric Boulart / Exploreur, Université de Toulouse / campagne SWINGS.

SPHINX cherche notamment à comprendre comment les espèces hydrothermales se dispersent le long des dorsales. Une source peut s’éteindre. Une nouvelle peut apparaître ailleurs. Entre les deux existent parfois des centaines de kilomètres d’obscurité abyssale.

Comment une espèce colonise t elle alors le nouveau site ?

Les larves voyagent elles avec les courants ?

Certaines failles constituent elles des barrières infranchissables ?

Les populations de l’océan Indien sont elles reliées à celles du Pacifique ou de l’Atlantique ?

La région Amsterdam / Saint Paul est particulièrement intéressante parce qu’elle constitue un carrefour entre de grandes masses océaniques et que la dorsale y interagit avec des points chauds volcaniques. La campagne doit également étudier la géochimie des fluides et les processus par lesquels se crée le nouveau plancher océanique.

Le Nautile ne sera d’ailleurs pas seul.

SPHINX doit également embarquer un AUV / un robot sous marin autonome / chargé de cartographier et rechercher les zones intéressantes avant ou autour des plongées humaines.

C’est une drôle de manière de rappeler qu’en 2027, alors que nous possédons des cartes extrêmement précises de presque chaque rue de France, une partie du territoire français situé sous l’océan reste suffisamment méconnue pour qu’on y parte encore à la recherche de sources hydrothermales dont on ne sait pas exactement où elles se trouvent.

5 / Under The Pole : habiter sous l’eau plutôt que remonter toutes les heures

En août 2027 doit commencer en Polynésie française une expédition encore différente.

Cette fois, le problème scientifique n’est ni la glace, ni la distance, ni même vraiment la profondeur.

C’est le temps.

Under The Pole étudie depuis plusieurs années les « forêts animales marines » de la zone mésophotique, située grossièrement entre 30 et 200 mètres de profondeur. Contrairement à ce que leur nom peut laisser penser, ces forêts ne sont pas composées d’arbres ou d’algues, mais principalement d’animaux fixés / coraux, gorgones, éponges / qui créent des structures tridimensionnelles offrant habitat et refuge à une multitude d’autres espèces.

Ghislain Bardout expliquait leur intérêt à L’Équipe en 2023 : « Ce qu’on cherche, c’est de porter un nouveau regard et une meilleure compréhension sur les écosystèmes profonds. » Source : interview de Ghislain Bardout / L’Équipe / 17 janvier 2023.

Le problème est que ces profondeurs sont extrêmement mal adaptées au travail humain.

Plus un plongeur descend et reste longtemps, plus son organisme absorbe les gaz respirés sous pression. Lors de la remontée, ces gaz doivent être éliminés progressivement. Sinon, des bulles peuvent se former dans l’organisme et provoquer un accident de décompression.

Au bout d’un certain temps, le plongeur atteint cependant ce que l’on appelle la saturation. À profondeur constante, ses tissus ne peuvent plus absorber davantage de gaz. Rester une journée supplémentaire ne rallonge donc plus continuellement le temps nécessaire à la décompression finale.

C’est là qu’intervient la Capsule.

Plutôt que de faire descendre un plongeur, lui laisser peu de temps de travail puis lui imposer une longue remontée, Under The Pole développe un habitat sous marin permettant de vivre plusieurs jours en immersion. Le plongeur peut manger, dormir et travailler sans revenir chaque soir à la surface.

L’équipe prépare désormais Capsule II, une nouvelle campagne annoncée pour six mois à partir d’août 2027 en Polynésie française. Le projet doit permettre à des plongeurs scientifiques de vivre plusieurs jours sous l’eau et d’étudier les forêts animales marines de la zone profonde, avec un programme d’exploration pouvant aller jusqu’à 200 mètres.

Scientifiquement, la différence est considérable.

Une plongée conventionnelle fournit quelques minutes ou quelques dizaines de minutes d’observation utile à certaines profondeurs.

Un habitat permet de rester.

Et lorsque les humains restent, le comportement des animaux peut également changer. Un plongeur arrivant avec des lampes et produisant des bulles pendant vingt minutes observe une perturbation. Une station immobile qui demeure plusieurs jours peut finir par faire davantage partie du décor.

On peut alors regarder les mêmes organismes le jour et la nuit.

Observer les comportements alimentaires.

Les prédateurs.

Les déplacements.

Les interactions qui n’ont pas la politesse de se produire pendant la demi heure prévue dans le planning de plongée.

C’est probablement la mission de 2027 qui ressemble le plus spontanément à de la science fiction.

Et pourtant son objectif est très concret : comprendre suffisamment ces écosystèmes pour pouvoir ensuite décider où et comment les protéger.

6 / HARVEST : et si les volcans sous marins nourrissaient une partie de l’océan ?

Vers la fin de 2027, le Pourquoi pas ? repartira pour un autre programme, cette fois dans la région de Tonga / Lau dans le Pacifique.

Deux campagnes d’environ 35 jours sont prévues.

Le projet HARVEST dispose d’un financement ERC Synergy de 13 millions d’euros et rassemble notamment Cécile Guieu du Laboratoire d’Océanographie de Villefranche, Karin Sigloch de Géoazur et Matthieu Lengaigne de l’IRD.

Et la question posée est magnifique de simplicité :

est ce que les volcans sous marins fertilisent l’océan ?

Pour comprendre, il faut commencer par un élément qui semble assez insignifiant : le fer.

Le phytoplancton a besoin de lumière, de carbone et de nutriments pour se développer. Dans plusieurs immenses régions océaniques, certains éléments sont disponibles en quantité mais le fer manque. Quelques traces supplémentaires peuvent alors modifier fortement la production biologique.

Pendant longtemps, on considère les poussières transportées par l’atmosphère comme une grande source extérieure de fer pour les océans.

HARVEST veut mesurer beaucoup plus précisément une autre source : les systèmes hydrothermaux et le volcanisme sous marin.

Matthieu Lengaigne le résume dans une présentation du projet publiée par l’IRD : « Le fer est un élément nutritif essentiel à la vie marine ». Source : Matthieu Lengaigne / IRD / présentation du projet HARVEST.

L’équipe choisit Tonga / Lau parce que la région associe une activité tectonique et volcanique importante à de vastes développements de phytoplancton.

L’objectif consiste alors presque à suivre le fer.

D’où sort il ?

À quelle profondeur ?

Comment est il transporté par les courants ?

Sous quelle forme chimique ?

Combien atteint réellement la couche éclairée de l’océan où le phytoplancton peut l’utiliser ?

Et quelle quantité supplémentaire de photosynthèse provoque t il ?

L’enjeu finit par devenir climatique.

Le phytoplancton absorbe du CO2 pour réaliser la photosynthèse. Une partie de la matière produite est consommée et recyclée près de la surface. Une autre partie descend vers l’océan profond après la mort des organismes ou sous forme de particules et peut contribuer au stockage du carbone.

Comprendre ce qui contrôle la croissance du phytoplancton permet donc de mieux comprendre le cycle global du carbone.

HARVEST relie ainsi trois mondes scientifiques habituellement séparés.

Le manteau terrestre.

L’océan.

L’atmosphère.

Des volcans situés sous plusieurs kilomètres d’eau pourraient influencer des microorganismes microscopiques à la surface, lesquels participent eux mêmes au fonctionnement du climat.

On comprend alors pourquoi trois spécialistes issus de la géophysique, de la biogéochimie marine et de l’océanographie climatique travaillent ensemble.

La mission de terrain ne reposera d’ailleurs pas uniquement sur le bateau. Des mouillages doivent rester environ un an dans la région et des plateformes autonomes compléteront les mesures. Les données seront ensuite intégrées dans des modèles afin d’estimer si ce phénomène observé à Tonga possède une importance simplement locale ou véritablement mondiale.

C’est peut être la mission la moins spectaculaire sur Instagram.

Un chercheur mesurant une concentration infinitésimale de fer reste difficile à opposer à un ours polaire.

Scientifiquement, elle pourrait être l’une des plus importantes.

7 / REDECOR : peut on littéralement replanter une forêt à 950 mètres sous l’océan ?

Il existe enfin une expédition beaucoup plus proche de la France et, d’une certaine façon, plus étrange encore.

Dans le golfe de Gascogne vivent des récifs coralliens.

Pas des coraux tropicaux colorés au milieu de poissons papillons.

Des coraux d’eau froide, installés dans l’obscurité à plusieurs centaines de mètres de profondeur.

Ces structures servent d’abris, de nurseries, de zones de reproduction et d’alimentation pour de nombreuses espèces. Une partie a été profondément endommagée par les activités humaines, notamment le chalutage de fond.

Le programme européen REDRESS tente une expérience qui aurait encore semblé assez étrange il y a quelques années :

restaurer activement ces récifs.

Au cours des campagnes 2025 et 2026, des scientifiques de l’Ifremer et de leurs partenaires installent des récifs artificiels et fixent dessus de véritables fragments de coraux.

Le principe ressemble suffisamment au bouturage d’un jardin pour que le terme soit effectivement utilisé.

Le ROV Ariane prélève des coraux vivants à environ 950 mètres. À bord, les scientifiques les maintiennent dans une eau à 10 degrés et dans l’obscurité afin de reproduire leur environnement. Des branches sont découpées puis fixées sur des coquilles d’huîtres, elles mêmes installées sur les nouveaux récifs artificiels.

La croissance se mesure ensuite en millimètres par an.

Autrement dit, une légère erreur de protocole peut prendre plusieurs années avant de devenir visible.

Mais les premiers résultats sont suffisamment encourageants pour que l’équipe revienne en 2027.

Marie Claire Fabri, ingénieure de recherche à l’Ifremer et coresponsable de REDECOR dans le golfe de Gascogne, confie à Mer et Marine le 3 septembre 2026 : « 60 à 70% des coraux sont toujours vivants, et les poissons ont commencé à se réinstaller. » Source : interview de Marie Claire Fabri / Mer et Marine / 3 septembre 2026.

La phrase est importante.

Car l’objectif n’est pas simplement de réussir à maintenir artificiellement un morceau de corail en vie.

Il faut que l’habitat reconstruise progressivement un écosystème.

Si les poissons reviennent.

Si des crabes et des galathées apparaissent.

Si les coraux continuent à grandir.

Alors le récif artificiel commence à remplir certaines fonctions de celui qui a été détruit.

En 2027, les chercheurs retourneront donc vérifier les installations et comparer différentes techniques. Le programme REDRESS travaille également en mer d’Irlande, en Écosse et autour de l’Islande afin de déterminer si certaines méthodes peuvent être reproduites à plus grande échelle dans l’Atlantique Nord Est.

Il faut cependant rester raisonnable.

Une restauration réussie ne signifie pas qu’on peut détruire tranquillement les récifs naturels puisqu’une équipe équipée d’un robot pourra venir les reconstruire ensuite.

À quelques millimètres de croissance par an, la solution reste légèrement moins efficace que de ne pas les détruire.

Mais REDECOR pose une question qui va devenir de plus en plus importante en écologie marine :

quand protéger ne suffit plus, doit on réparer ?

Et Polar Pod dans tout cela ?

Il manque volontairement un nom qui semblait pourtant évident.

Polar Pod.

Le projet de Jean Louis Étienne est spectaculaire : une station verticale d’environ 100 mètres, quasiment sans propulsion, lestée très profondément afin de rester stable dans les cinquantièmes hurlants et destinée à dériver pendant plusieurs années autour de l’Antarctique. Ses instruments doivent mesurer en continu les échanges de CO2 entre l’océan et l’atmosphère, écouter les mammifères marins, observer le plancton, analyser les propriétés de l’eau et fournir des mesures de référence aux satellites.

Mais à l’heure où cet article est écrit, en septembre 2026, je ne mettrais pas encore Polar Pod dans un agenda 2027 avec un stylo indélébile.

Le projet a accumulé plusieurs années de retard.

En avril 2025, Elsa Peny Étienne expliquait à l’AFP : « On désespère mais, pour l’instant, ce n’est pas abandonné », alors qu’un différend industriel avait interrompu le chantier. L’objectif évoqué à l’époque était une mise à l’eau en juin 2027. D’autres documents institutionnels encore accessibles aujourd’hui donnent cependant des calendriers différents et le site actuel du projet ne publie pas de date ferme permettant de garantir une mission scientifique en 2027.

Donc Polar Pod est bien un projet à surveiller en 2027.

Mais pas encore une expédition 2027 que l’on peut annoncer comme acquise.

Cette distinction peut paraître tatillonne.

Elle est justement le genre de chose qui évite de publier en janvier un article expliquant qu’un bateau va partir en juin pour ensuite le retrouver tranquillement dans un chantier naval en décembre.

Finalement, que faut il vraiment suivre en 2027 ?

Il serait tentant de suivre ces expéditions uniquement au moment où elles découvrent quelque chose.

Une nouvelle espèce.

Une source hydrothermale.

Un récif particulièrement résistant.

Une image spectaculaire prise sous la glace.

C’est ainsi que fonctionne naturellement l’information.

Mais la science fonctionne autrement.

Lorsque SPHINX découvre éventuellement une nouvelle source, il faudra analyser les prélèvements.

Lorsque Tara Coral trouve un récif apparemment résistant, il faudra déterminer pourquoi.

Lorsque HARVEST mesure davantage de fer au dessus d’un volcan, il faudra montrer que ce fer atteint réellement le phytoplancton puis mesurer ses conséquences.

Lorsque REDECOR constate que des coraux sont encore vivants après deux années, il faudra revenir dans cinq ans.

L’expédition n’est donc pas le résultat.

C’est le moment où l’on va chercher les morceaux permettant peut être d’obtenir un résultat.

Et c’est précisément ce qui la rend intéressante à suivre.

Tara Polar Station passera des mois dans le noir pour produire une série de données que personne ne possédait.

Tara Coral effectuera 1 440 plongées pour comprendre pourquoi quelques récifs supportent mieux un océan plus chaud.

Persévérance retournera volontairement dans l’océan Austral au moment où presque tout le monde préfère en repartir.

Le Nautile descendra chercher des écosystèmes dont l’existence dépend de réactions chimiques ayant lieu dans l’obscurité.

Des plongeurs français essaieront de vivre plusieurs jours sous l’eau pour observer des forêts entièrement constituées d’animaux.

HARVEST tentera de savoir si un volcan enfoui sous le Pacifique peut fertiliser du phytoplancton plusieurs kilomètres plus haut.

Et dans le golfe de Gascogne, des chercheurs reviendront voir si les petits morceaux de corail qu’ils ont fixés sur des coquilles d’huîtres commencent réellement à redevenir une forêt.

Il est finalement assez curieux de constater qu’en 2027, après des siècles d’exploration maritime, la planète conserve encore autant d’endroits dont nous comprenons mal le fonctionnement.

Nous savons photographier la surface entière de Mars.

Mais dans certaines parties de nos propres océans, Cédric Boulart peut encore préparer une expédition en disant très sérieusement :

« C’est l’exploration de zones qu’on ne connaît pratiquement pas. »

Et il ne s’agit même pas d’une figure de style.