
La France peut désormais afficher des millions de kilomètres carrés de mer protégée. Pourtant, dans certaines de ces zones, on peut encore pêcher, naviguer, plonger, mouiller, faire passer des cargos et parfois même chaluter. À l’inverse, quelques petits morceaux de mer où l’on ne prélève presque plus rien voient les poissons revenir en quantité spectaculaire. Derrière les trois lettres AMP se cachent donc des réalités tellement différentes qu’il faudrait presque commencer par arrêter de les mettre dans la même case.
Imaginez une forêt classée « aire terrestre protégée ».
À l’entrée, un panneau annonce que la nature y bénéficie désormais d’un statut particulier. Très bien. Puis, quelques centaines de mètres plus loin, on découvre des bûcherons, des chasseurs, des promeneurs, une carrière de sable et une route nationale qui traverse le milieu.
La première réaction serait probablement de demander ce que signifie exactement le mot « protégée » ?
En mer, cette situation choque beaucoup moins.
Pour une raison assez simple : tout se passe sous l’eau.
Une aire marine protégée peut apparaître en vert sur une carte et continuer à accueillir de la pêche professionnelle, de la pêche de loisir, des bateaux de commerce, de la plongée, du tourisme, du mouillage ou certaines infrastructures. L’Office français de la biodiversité explique lui-même qu’un parc naturel marin doit à la fois protéger le patrimoine naturel et accompagner le « développement durable » d’activités comme la pêche, le transport maritime, les énergies renouvelables, le nautisme, le kayak ou le surf.
Cela ne signifie pas nécessairement que la protection ne sert à rien.
Cela signifie surtout que l’expression aire marine protégée ne veut absolument pas dire sanctuaire où l’homme ne touche plus à rien.
Et toute la confusion commence là.
La première chose à comprendre : « protégée » ne veut pas dire « interdite »
La définition officielle est volontairement large. Une aire marine protégée est un espace délimité en mer destiné à assurer à long terme la conservation de la nature. Mais l’État précise immédiatement que la plupart de ces zones cherchent à concilier protection et développement durable des activités humaines.
C’est assez différent de l’image mentale que produit naturellement le mot.
Une AMP peut donc protéger essentiellement un habitat.
Ou une espèce.
Ou une zone de reproduction.
Ou un ensemble d’écosystèmes.
Elle peut interdire une activité mais en autoriser cinq autres.
Elle peut posséder en son sein un petit noyau extrêmement réglementé entouré d’une immense zone où les usages restent nombreux.
Elle peut surtout être beaucoup plus utile par sa gouvernance, sa surveillance et les mesures qu’elle permet progressivement de mettre en place que par une interdiction générale qui n’existe pas nécessairement.
Il faudrait donc considérer « aire marine protégée » comme une famille administrative, pas comme un niveau de protection.
Dire qu’un endroit est une AMP revient un peu à dire qu’un bâtiment est un établissement scolaire.
Cela ne vous dit pas encore si vous êtes dans une école maternelle ou à Polytechnique.
Il existe donc des AMP où l’on pêche parfaitement légalement
Le Parc naturel marin d’Iroise donne un exemple presque parfait.
Créé en 2007, il couvre une grande partie de la mer d’Iroise et doit concilier protection des habitats, oiseaux, mammifères marins et activités humaines historiques.
La pêche professionnelle y existe toujours.
Heureusement d’ailleurs, car l’ambition d’un parc naturel marin n’est pas nécessairement de transformer les communautés littorales en gardiens d’un aquarium géant.
Mais l’histoire devient encore plus intéressante lorsqu’on regarde la Réserve naturelle nationale d’Iroise, incluse dans cet ensemble.
Sur certaines parties de la réserve, le camping est interdit.
Les chiens sont interdits.
Les drones sont interdits.
La circulation humaine est limitée pour protéger les oiseaux et les phoques.
Puis le site officiel précise quelque chose d’assez formidable :
« La colonne d’eau n’est pas intégrée au périmètre de la Réserve. »
Conséquence : la réglementation de cette réserve naturelle ne concerne pas directement la pêche professionnelle ou la pêche de loisir pratiquée dans l’eau au-dessus.
On peut donc se trouver dans une réserve naturelle nationale marine où le milieu protégé est, selon les secteurs, principalement constitué des îles et de l’estran, tandis que l’on continue à pêcher dans la colonne d’eau adjacente.
Vu depuis un café, cela peut ressembler à une absurdité administrative.
Sur place, la logique est plus subtile.
La réserve cherche notamment à préserver les zones de reproduction et de repos des oiseaux marins, les colonies de phoques, les habitats des îlots et les estrans fragiles. La principale menace n’est donc pas nécessairement le casier d’un pêcheur situé quelques centaines de mètres plus loin.
Une protection efficace commence par savoir ce que l’on cherche à protéger de quoi.
C’est moins spectaculaire qu’un énorme cercle vert sur une carte.
Mais beaucoup plus intelligent.
Prenons maintenant le cas exactement inverse : les Calanques
Le Parc national des Calanques possède un cœur marin de plus de 43 000 hectares.
Si l’on s’arrête au mot « parc national », on pourrait raisonnablement imaginer que la pêche y est interdite.
Elle ne l’est pas.
Environ 90 % du cœur marin reste ouvert à certaines formes de pêche, sous réglementation.
En revanche, sept zones représentant environ 10 % du cœur marin sont classées zones de non-prélèvement. Là, le principe devient d’une simplicité remarquable :
on ne prend rien.
Ni professionnel.
Ni amateur.
De manière permanente.
Et c’est ici que l’on commence réellement à voir la différence entre une protection administrative et une protection écologique forte.
Dans ces zones refuges, les poissons peuvent vivre plus longtemps.
Donc grandir.
Et un grand poisson ne représente pas seulement davantage de chair qu’un petit.
Il possède souvent une capacité reproductrice considérablement supérieure.
Il produit davantage d’œufs.
Les larves et parfois les adultes se dispersent ensuite en dehors de la réserve.
C’est ce qu’on appelle l’effet réserve ou spillover.
Le principe est presque vexant de simplicité : si l’on arrête de pêcher des poissons quelque part, il finit généralement par y avoir davantage de poissons.
Ce phénomène n’est plus vraiment une théorie
Port-Cros fournit l’un des exemples français les plus anciens.
La protection y existe depuis plusieurs décennies et les populations de certains grands poissons méditerranéens ont considérablement progressé.
Le corb, notamment, est devenu rare sur une grande partie du littoral à cause de sa vulnérabilité à la chasse sous-marine. Dans les eaux protégées de Port-Cros, le parc indique aujourd’hui qu’on en compte sept fois plus qu’en 1990.
Le mérou brun offre une histoire comparable. Les suivis scientifiques réalisés depuis plusieurs décennies montrent une forte croissance des populations protégées et leur recolonisation progressive de nouveaux habitats.
À Cerbère-Banyuls, dans les Pyrénées-Orientales, la réserve marine créée en 1974 constitue elle aussi l’un des laboratoires historiques français de cet « effet réserve ». Sur 650 hectares, une petite partie bénéficie d’un niveau de protection particulièrement élevé. Les suivis enregistrent notamment le retour et l’abondance des mérous, et les autorités locales cherchent aujourd’hui à agrandir la réserve. Le Département comptait 729 mérous lors du recensement de 2023 et qualifie l’effet réserve de « très marqué ».
Autrement dit, lorsque l’on protège réellement, suffisamment longtemps et dans un endroit pertinent, ça marche.
Une méta-analyse impliquant le CNRS et portant sur plus de 22 000 publications conclut même que les aires intégralement ou hautement protégées peuvent améliorer la biodiversité, la reproduction des organismes, la protection des côtes et, à terme, les captures et revenus des pêcheurs.
Cela donne une situation qui paraissait autrefois presque contradictoire.
Interdire la pêche dans une petite zone peut finir par aider les pêcheurs autour.
Mais alors pourquoi ne pas interdire la pêche dans toutes les AMP ?
Parce que la mer n’est pas un immense parc naturel inhabité.
Des gens y travaillent.
Des familles vivent de la pêche.
Des ports dépendent d’activités maritimes.
Des plaisanciers y naviguent.
Des ferries doivent passer.
Des câbles électriques traversent les fonds.
Des habitants pratiquent la pêche à pied depuis parfois plusieurs générations.
Et dans de nombreux territoires ultramarins, la pêche est aussi une question d’autonomie alimentaire et de culture.
Le véritable sujet n’est donc jamais simplement :
protéger ou exploiter ?
Il est :
où peut-on continuer à exploiter sans détruire ce qui permet précisément à l’exploitation de continuer ?
C’est beaucoup plus compliqué.
Un pêcheur artisanal utilisant quelques casiers n’exerce évidemment pas la même pression qu’un chalutier industriel labourant les fonds.
Un kayak n’a pas le même impact qu’un navire de croisière.
Une plongée correctement encadrée n’a pas le même effet que cinquante ancres jetées chaque jour dans un herbier de posidonie.
Le terme « activité humaine » est ici presque inutile tellement il rassemble des réalités différentes.
Le problème, c’est que pendant longtemps la France a surtout compté les kilomètres carrés
Et sur ce terrain, nous sommes extraordinairement bons.
La France possède le deuxième domaine maritime mondial grâce à ses territoires ultramarins.
Quelques grandes décisions prises autour des Terres australes, de la Nouvelle-Calédonie ou de la Polynésie peuvent donc faire bondir en quelques mois les statistiques nationales de plusieurs millions de kilomètres carrés.
En 2025, avant les grandes annonces de l’UNOC de Nice, environ 33,6 % des eaux françaises étaient classées en aire marine protégée. La France dépassait donc déjà largement l’objectif international des 30 % d’océan protégés à horizon 2030.
Puis arrive la Polynésie.
Son espace maritime est colossal.
Tainui Atea couvre environ 4,55 millions de km², soit près de la moitié de tout l’espace maritime français. En 2026, la Polynésie renforce encore certaines zones avec plusieurs centaines de milliers de kilomètres carrés de réserves supplémentaires.
À l’été 2026, l’État annonce que l’aire polynésienne promise à Nice est désormais officiellement créée et qu’à elle seule elle couvre près de 50 % des eaux souveraines françaises.
La France doit ainsi approcher les 78 % de surface maritime classée en AMP une fois les engagements annoncés intégralement comptabilisés.
78 %.
C’est colossal.
Et c’est précisément à ce moment qu’il faut arrêter de regarder uniquement le chiffre.
Parce que 78 % de mer « protégée » ne signifie évidemment pas que 78 % de la mer française est laissée tranquille
Joachim Claudet, directeur de recherche au CNRS et l’un des grands spécialistes français du sujet, le dit de manière autrement moins administrative.
Auditionné en 2024 par le Conseil économique, social et environnemental, il explique :
« On fait beaucoup d’aires marines protégées qui n’ont de protégées que le nom. »
Source : audition de Joachim Claudet / CESE / 17 septembre 2024.
En juin 2025, interrogé par TF1, il est encore plus précis :
« Un grand nombre d’aires marines protégées françaises n’ont de protégées que le nom. »
Il rappelle qu’on peut encore trouver, selon les zones, chalutage de fond, extraction de sable ou grands bateaux de croisière à l’intérieur d’AMP.
Ce n’est pas une critique marginale.
Une étude internationale publiée en 2024 avec des chercheurs du CNRS examine les 100 plus grandes aires marines protégées mondiales, qui représentent environ 90 % de la surface protégée de la planète.
Conclusion :
seul environ un tiers de ces surfaces offre une protection considérée comme réellement efficace.
Un quart est même décrit comme non réglementé ou non géré, et plus d’un tiers autorise encore des activités industrielles comme la pêche commerciale à grande échelle.
L’étiquette ne suffit donc pas.
Il faut ouvrir la boîte.
L’exemple du chalutage est particulièrement embarrassant
Le chalutage de fond consiste à faire passer un engin de pêche lourd sur ou près du fond marin.
Selon les techniques et les habitats, son impact peut être considérable : abrasion du fond, destruction de structures biologiques, captures accessoires, remise en suspension de sédiments.
On pourrait donc raisonnablement supposer qu’une activité de ce type soit incompatible avec une aire destinée à protéger précisément certains habitats benthiques.
Ce n’est pas toujours le cas.
Dans l’aire Natura 2000 des Bancs des Flandres, par exemple, des habitats de dunes et bancs de sable sont classés au titre de la protection européenne, mais des chalutiers continuent de travailler dans la zone. Le reportage de TF1 consacré aux AMP françaises en 2025 montre justement deux bateaux pratiquant le chalutage de fond à l’intérieur du site.
Une étude publiée en 2025 par des chercheurs de l’Université de Montpellier, de l’IRD, du CNRS et de BLOOM va encore plus loin à l’échelle mondiale. En combinant données AIS et images satellites, les chercheurs montrent que près de la moitié des 6 000 AMP côtières étudiées ont été exposées à la pêche industrielle entre 2022 et 2024. Deux tiers des navires détectés n’étaient même pas visibles dans les données publiques classiques de suivi AIS.
On comprend ici l’un des dangers de l’expression AMP.
La carte peut devenir verte bien avant que les pratiques ne changent réellement.
C’est pour cela qu’on parle maintenant de « protection forte »
La France s’est fixé un deuxième objectif.
Il ne suffit plus d’avoir beaucoup d’aires protégées.
Il faut que 10 % du territoire national soit placé sous ce que la stratégie française appelle une « protection forte » à horizon 2030, avec des objectifs spécifiques en mer. Pour les façades maritimes métropolitaines, les cibles intermédiaires prévues pour 2027 sont notamment de 1 % en Manche Est / mer du Nord, 3 % en Nord Atlantique / Manche Ouest, 3 % en Sud Atlantique et 5 % en Méditerranée.
La définition officielle paraît robuste.
Dans une zone de protection forte, les pressions humaines susceptibles de compromettre les enjeux écologiques doivent être absentes, évitées, supprimées ou fortement limitées de manière durable, avec une réglementation et un contrôle effectif.
Dit ainsi, cela ressemble enfin à ce que le grand public imaginait depuis le début.
Sauf que la France conserve là encore une subtilité.
Protection forte ne veut pas nécessairement dire interdiction générale.
Une activité peut rester autorisée si l’administration considère qu’elle ne compromet pas les objectifs de conservation du site.
Il n’existe donc pas nécessairement une règle nationale simple du type :
pas de pêche
pas d’extraction
pas de mouillage
pas de navigation
Le niveau de restriction est défini en fonction des enjeux du site.
C’est ce que les défenseurs de l’approche française appellent une gestion adaptée aux territoires.
Et ce que ses détracteurs considèrent parfois comme une manière assez élégante de ne pas trop contrarier les usages existants.
En 2026, cette distinction est devenue particulièrement étrange
Au début de l’année 2026, les statistiques publiques recensent environ 5 % du domaine maritime français sous protection forte, mais seulement 0,2 % des eaux de l’Hexagone. La Méditerranée, la façade métropolitaine la mieux couverte, atteint alors environ 0,58 %.
Puis la situation change brutalement grâce aux immenses espaces ultramarins.
En juin 2026, avec notamment de nouvelles reconnaissances dans les Terres australes, en Guadeloupe et en Polynésie, le gouvernement annonce que 14,68 % des eaux françaises sont désormais reconnues en protection forte.
On pourrait croire qu’en quelques mois des millions de kilomètres carrés viennent soudainement d’être fermés à toutes les activités humaines.
Pas exactement.
Lors d’une séance au Sénat le 10 juin 2026, Catherine Chabaud, ministre chargée de la Mer et de la Pêche, explique elle-même que la labellisation de certaines nouvelles ZPF intervient « à droit constant et sans modification des règles de gestion, de contrôle ou de périmètre ».
Elle précise :
« Il ne s’agit pas de créer des zones ou d’en étendre, mais de reconnaître, par une labellisation, la qualité de la gestion des zones protégées existantes. »
Source : réponse de Catherine Chabaud au Sénat / 10 juin 2026.
C’est assez révélateur.
La protection forte peut parfois consister à reconnaître qu’une réglementation déjà existante protège suffisamment bien une zone.
Ce n’est pas nécessairement absurde.
Mais cela signifie que le nombre de kilomètres carrés en protection forte peut augmenter sans qu’une seule nouvelle interdiction entre en vigueur le jour du classement.
La communication écologique et la protection écologique commencent alors à utiliser les mêmes chiffres pour raconter des histoires légèrement différentes.
Les scientifiques préfèrent souvent parler de « protection stricte »
C’est ici qu’apparaît un débat sémantique qui semble extrêmement administratif jusqu’au moment où l’on comprend qu’il détermine ce qui se passe réellement dans l’eau.
La protection stricte correspond davantage aux standards internationaux les plus exigeants : pas d’activités extractives ou seulement des usages extrêmement limités compatibles avec la conservation.
Autrement dit, ce que l’on pourrait appeler simplement :
laisser vraiment tranquille une partie de la mer.
En 2025, lors des débats au Sénat, les chiffres avancés pour la France étaient beaucoup moins flatteurs que les statistiques générales : environ 1,6 % des eaux françaises seulement répondaient alors aux catégories de protection intégrale ou haute correspondant aux classifications scientifiques internationales, avec à peine quelques centièmes de pour cent dans certaines façades métropolitaines.
Les méthodes et catégories françaises ont depuis évolué, notamment avec le nouveau label de protection forte, et ces chiffres ne se superposent donc pas parfaitement aux données administratives de 2026.
Mais ils montrent le problème essentiel :
la surface classée et la surface réellement soustraite aux pressions les plus importantes sont deux choses différentes.
Pourquoi la France protège-t-elle si facilement des millions de kilomètres carrés très loin de chez nous ?
Parce qu’il est infiniment plus facile politiquement de protéger un endroit où presque personne ne travaille.
Une immense zone de haute mer autour d’un territoire austral peut posséder une valeur écologique extraordinaire et mérite évidemment d’être protégée.
Mais si elle n’accueillait déjà pratiquement ni chalutiers, ni ports, ni extraction, ni tourisme massif, la décision de la protéger provoque relativement peu de conflits.
Essayez maintenant d’interdire la pêche sur 10 % du golfe de Gascogne.
Ou une partie importante de la Manche.
Ou devant Marseille.
La réunion publique devient légèrement plus animée.
Une étude internationale publiée en 2024 avec notamment David Mouillot et des chercheurs du CNRS montre précisément cette tendance : les aires protégées sont plus facilement implantées dans des zones où les contraintes humaines et économiques sont faibles, alors que beaucoup de secteurs biologiquement importants mais fortement exploités restent plus difficiles à protéger.
C’est l’un des paradoxes du fameux objectif 30 x 30.
Protéger 30 % de l’océan est relativement simple si l’on choisit les 30 % où personne ne voulait faire grand-chose.
La question beaucoup plus intéressante est :
protège-t-on les endroits qui en ont réellement besoin ?

La Polynésie illustre parfaitement cette ambiguïté
Le cas polynésien mérite mieux que les caricatures.
Tainui Atea couvre quasiment toute la zone économique exclusive, soit plus de 4,5 millions de km². Cela donne à la Polynésie un des plus vastes espaces marins gérés de la planète.
Mais l’ensemble n’est pas une réserve intégrale.
La pêche reste possible dans de vastes secteurs.
Le dispositif polynésien repose sur plusieurs niveaux.
Des zones permettent une utilisation durable des ressources.
D’autres protègent plus fortement certains monts sous-marins ou zones côtières.
D’autres encore deviennent de véritables réserves dans lesquelles les usages sont extrêmement réduits.
En juin 2026, le gouvernement polynésien annonce plus de 519 000 km² de nouvelles réserves dans les Marquises, les Australes et la Société Ouest, portant autour de 1,6 million de km² les secteurs bénéficiant du niveau de protection le plus élevé dans son propre système.
C’est gigantesque.
Et remarquablement ambitieux.
Mais même ici, la question intéressante n’est plus seulement :
combien ?
Elle devient :
où
quelles espèces
quelles activités
quelle surveillance
et avec quels résultats dans vingt ans ?

Car une aire protégée sans surveillance reste essentiellement une déclaration d’intention
C’est probablement l’élément le moins glamour de toute politique de protection.
Il faut des agents.
Des bateaux.
Du carburant.
Des radars.
Des satellites.
Des contrôles.
Des sanctions.
Des scientifiques.
Et des budgets pendant plusieurs décennies.
Une bouée portant l’inscription « réserve » n’a jamais arrêté un braconnier particulièrement motivé.
À Cerbère-Banyuls, par exemple, le Département consacre plus de 1 200 heures par an à la surveillance de seulement quelques centaines d’hectares de réserve.
Maintenant imaginez surveiller plusieurs centaines de milliers de kilomètres carrés autour d’îles inhabitées.
On comprend immédiatement que la protection marine moderne dépend aussi de satellites, d’imagerie radar, de données AIS et de la coopération entre marine nationale, douanes et autorités environnementales.
En Polynésie, l’État indique avoir consacré près de 4 000 heures en 2025 à la surveillance de navires étrangers transitant dans la région, sur un espace opérationnel de plusieurs millions de kilomètres carrés.
Les grandes AMP du XXIe siècle sont donc parfois moins surveillées par un garde avec des jumelles que par un satellite regardant un bateau depuis l’espace.
La poésie administrative possède ses surprises.
Et le tourisme, on l’interdit ?
Pas nécessairement.
C’est même souvent l’inverse.
Une aire bien protégée peut devenir plus attractive.
À Cerbère-Banyuls, environ 250 000 visiteurs fréquentent chaque année le secteur et plusieurs dizaines de milliers pratiquent la plongée ou le sentier sous-marin.
À Port-Cros, la plongée constitue une activité importante.
Dans les Calanques, les visiteurs continuent à se baigner, naviguer et découvrir le parc.
L’objectif n’est donc pas systématiquement de fabriquer une mer sans humains.
Il est de déterminer combien d’humains et de quelles manières.
Prenons le mouillage.
Un voilier qui vient passer la nuit dans une crique peut sembler infiniment plus doux qu’un chalutier.
Mais si plusieurs centaines de bateaux jettent chaque été leur ancre sur un herbier de posidonie, leurs chaînes peuvent progressivement labourer des habitats qui mettent des décennies à se reconstituer.
Une réglementation de mouillage peut alors produire un bénéfice écologique immense sans interdire le tourisme nautique.
L’OFB recommande précisément d’ancrer uniquement sur le sable ou d’utiliser des bouées écologiques pour éviter les herbiers.
Une AMP intelligente n’interdit donc pas nécessairement une activité.
Elle change parfois simplement la manière de la pratiquer.
Même chose pour les baleines
Aux Antilles françaises, le sanctuaire Agoa protège les mammifères marins sur un immense territoire.
Cela ne signifie évidemment pas que plus aucun navire n’y circule.
Le commerce inter-îles doit continuer.
Les pêcheurs doivent sortir.
Les bateaux de plaisance naviguent.
L’objectif consiste donc notamment à réduire les collisions, la pollution acoustique, les perturbations liées au tourisme d’observation et les autres pressions sur les cétacés.
Certains grands navires circulant dans les sanctuaires français Agoa et Pelagos doivent ainsi être équipés de dispositifs anticollision destinés à mieux repérer les cétacés.
Ici encore, « protéger » ne signifie pas vider la mer.
Cela signifie changer les règles du jeu pour une espèce particulière.
Une AMP peut-elle accueillir une éolienne ?
Voilà la question qui va devenir de plus en plus amusante dans les prochaines années.
La réponse générale est :
parfois, oui.
Les parcs naturels marins sont explicitement conçus pour travailler avec des activités économiques, y compris potentiellement les énergies renouvelables.
Cela ne signifie évidemment pas qu’un promoteur peut planter cinquante éoliennes au milieu d’une zone protégée simplement parce qu’elles produisent de l’électricité bas carbone.
Le projet doit être évalué en fonction des espèces et habitats concernés.
Certaines zones pourront être considérées compatibles.
D’autres non.
C’est exactement pour cela que le débat sur les futurs parcs offshore français devient si complexe.
La même mer doit maintenant accueillir :
des zones de pêche
des routes commerciales
des câbles
des exercices militaires
des migrations d’oiseaux
des mammifères marins
des parcs éoliens
des zones protégées
des plaisanciers
et des gens qui aimeraient encore voir quelque chose ressemblant vaguement à la mer
La notion d’espace maritime infini commence légèrement à vieillir.

Et une AMP peut-elle protéger contre le réchauffement climatique ?
Non.
Pas directement.
On peut interdire tous les bateaux d’une baie et l’eau continuera à se réchauffer si la température mondiale augmente.
Une frontière administrative peinte sur une carte ne bloque ni les vagues de chaleur marines, ni l’acidification, ni la montée du niveau marin.
C’est une limite fondamentale.
Les chercheurs montrent néanmoins que les aires fortement protégées peuvent augmenter la résilience des écosystèmes.
Un récif qui subit déjà surpêche, pollution locale et destruction mécanique supportera généralement moins bien une canicule marine qu’un récif en bon état.
Réduire les pressions locales donne donc davantage de chances à l’écosystème d’encaisser les pressions mondiales. Les AMP peuvent aussi préserver des herbiers ou mangroves qui stockent du carbone et protègent les côtes. Mais les scientifiques insistent : elles ne peuvent pas compenser seules les effets du changement climatique.
On pourrait mettre toute la Méditerranée en réserve demain matin.
Si elle gagne plusieurs degrés, la Méditerranée continuera à changer.
La protection locale ne remplace pas la politique climatique.
C’est frustrant.
La nature est assez peu sensible à la communication institutionnelle.
Une AMP ne peut pas non plus arrêter toute la pollution qui arrive de l’extérieur
Les plastiques suivent les courants.
Les polluants chimiques arrivent par les fleuves.
Les eaux usées ne s’arrêtent pas devant une bouée.
Les nutriments agricoles non plus.
Les sons se propagent.
Les espèces invasives traversent les frontières.
C’est pourquoi une aire marine protégée ne peut fonctionner seule.
Elle fait partie d’une politique beaucoup plus vaste portant sur l’assainissement, l’agriculture, les plastiques, la pêche, le transport maritime et le climat.
Le CNRS rappelle d’ailleurs que pour une grande partie des pollutions marines, la solution se trouve d’abord à terre, puisqu’il est infiniment plus efficace d’empêcher un polluant d’arriver en mer que d’essayer ensuite de le récupérer.
L’AMP n’est donc pas une cloche de verre.
La mer a précisément la fâcheuse habitude d’être connectée au reste de la mer.
Alors pourquoi le fameux objectif de 30 % ?
Parce que la biodiversité ne peut pas survivre uniquement dans quelques petits sanctuaires isolés.
Les espèces se déplacent.
Les poissons pondent ailleurs qu’ils ne grandissent.
Les oiseaux parcourent des milliers de kilomètres.
Les mammifères marins migrent.
Les larves circulent avec les courants.
Il faut donc des réseaux cohérents de zones protégées, couvrant des habitats différents et suffisamment connectés entre eux.
L’accord mondial de Kunming-Montréal adopté en 2022 fixe ainsi l’objectif de conserver efficacement au moins 30 % des terres et des mers d’ici 2030.
La France a largement dépassé le chiffre brut grâce à son immense domaine ultramarin. Sa stratégie nationale maintient cependant l’objectif qualitatif d’au moins 10 % de protection forte et cherche désormais à améliorer la représentativité des différentes façades.
Car protéger 100 % d’une zone océanique profonde et 0 % des herbiers côtiers ne protégerait évidemment pas 100 % de la biodiversité.
Les espèces ont cette autre habitude pénible : elles ne se répartissent pas uniformément pour faciliter les statistiques.
Et pourquoi ne pas simplement protéger 10 % extrêmement bien ?
Parce que cela ne suffirait probablement pas non plus.
Le faux débat oppose parfois deux visions :
beaucoup de zones faiblement protégées
ou peu de zones totalement fermées
La stratégie la plus robuste semble plutôt être une combinaison.
Des noyaux très protégés, capables de servir de refuges écologiques et de reconstituer des populations.
Autour, des espaces plus vastes où les activités restent possibles mais mieux gérées.
Puis le reste de l’océan, qui ne peut de toute façon pas devenir un immense supermarché sans règles simplement parce qu’il se situe hors d’une AMP.
Les Calanques représentent assez bien cette logique : un vaste parc dans lequel les usages sont régulés, complété par des zones de non-prélèvement beaucoup plus strictes.
L’objectif ultime n’est pas de créer quelques aquariums sauvages au milieu d’une mer dégradée.
C’est de rendre l’ensemble de la mer vivable, avec certains endroits où l’on accepte de ne presque rien prendre.
Mais accepter de ne rien prendre est politiquement extrêmement difficile
Le pêcheur qui voit disparaître une zone de travail aujourd’hui n’est pas immédiatement consolé par l’idée qu’un effet réserve augmentera peut-être ses captures dans cinq ans.
C’est parfaitement compréhensible.
Le sacrifice est immédiat.
Le bénéfice est futur et collectif.
C’est exactement le type de situation que les démocraties contemporaines gèrent avec une aisance assez limitée.
D’où l’importance de concevoir les réserves avec les pêcheurs plutôt que simplement contre eux.
À Porquerolles, les réflexions sur les « zones ressources » associent justement pêcheurs artisanaux, clubs de plongée et gestionnaires afin de choisir des secteurs où l’interdiction peut maximiser les bénéfices écologiques et halieutiques.
Dans plusieurs études de récifs coralliens, des chercheurs français ont également montré qu’il existe des configurations dans lesquelles protection de la biodiversité et maintien de certaines pêches artisanales peuvent être conciliés.
Ce n’est pas toujours possible.
Mais l’alternative à la protection n’est pas nécessairement une pêche heureuse et prospère pour l’éternité.
Parfois, l’alternative est simplement une ressource qui continue à diminuer jusqu’à ce que plus personne ne puisse en vivre.
Voilà pourquoi les pêcheurs ont parfois intérêt à demander davantage de protection, pas moins
C’est contre-intuitif mais essentiel.
Une zone fermée peut devenir une sorte de capital biologique.
Les poissons y grandissent.
Se reproduisent.
Leurs larves dérivent.
Certains adultes sortent.
Les pêcheries situées autour peuvent bénéficier du débordement.
Le mécanisme n’est évidemment ni automatique ni identique pour toutes les espèces. Il dépend de la taille de la réserve, de son emplacement, des courants, de la mobilité des poissons et du niveau réel de contrôle.
Mais l’effet existe suffisamment pour être intégré aujourd’hui dans les politiques de conservation et dans les réflexions des pêcheurs eux-mêmes.
Une réserve marine bien conçue n’est donc pas nécessairement contre la pêche.
Elle peut être contre le fait de pêcher partout, tout le temps.
La nuance change beaucoup de choses.
Le vrai scandale n’est donc probablement pas qu’une AMP autorise certaines activités
Une aire marine protégée où un pêcheur artisanal travaille, où des enfants viennent plonger et où des voiliers naviguent peut être parfaitement utile.
Elle peut même être extrêmement bien gérée.
Le vrai problème apparaît lorsqu’une zone est comptée comme « protégée » sans que les activités qui menacent précisément ce qu’elle doit protéger soient réellement réduites.
Si l’on crée une AMP pour protéger un habitat de fond tout en laissant ce fond être régulièrement dégradé par une activité mécanique, le mot commence effectivement à perdre une partie de son intérêt.
Si l’on crée un sanctuaire pour les mammifères marins mais qu’on ne traite ni collisions ni pollution acoustique, même problème.
Si l’on crée une réserve pour des oiseaux puis laisse les visiteurs accéder librement à leurs sites de nidification, l’étiquette ne sert pas à grand-chose.
La bonne question n’est donc jamais :
« Est-ce qu’on peut pêcher dans cette aire marine protégée ? »
Elle est :
« Qu’est-ce que cette aire est censée protéger, quelles sont les pressions qui menacent réellement cet élément et que fait-on concrètement pour les réduire ? »
Avec ces trois questions, beaucoup de brochures deviennent immédiatement moins impressionnantes.
Faut-il alors se méfier du chiffre de 78 % français ?
Oui.
Et non.
Oui, parce que présenter « 78 % des eaux françaises protégées » sans expliquer le niveau de protection donne au public une image fausse.
Personne ne raisonnablement imagine, en entendant 78 %, qu’une gigantesque majorité de l’espace maritime français reste ouverte à de nombreux usages.
Le chiffre est donc politiquement flatteur.
Et les chercheurs ont raison de rappeler qu’un hectare faiblement réglementé n’équivaut pas écologiquement à un hectare intégralement protégé.
Joachim Claudet le formule à propos des annonces polynésiennes de l’UNOC :
« L’enjeu pour la France n’est pas d’en créer plus, mais de mieux protéger celles que nous avons déjà. »
Source : CNRS / bilan scientifique de l’UNOC 2025.
Mais il serait également absurde de conclure que ces millions de kilomètres carrés ne valent rien.
Une aire gérée permet d’interdire demain une activité destructrice plus facilement.
Elle crée une gouvernance.
Une connaissance scientifique.
Des capacités de surveillance.
Des objectifs.
Elle peut empêcher l’exploitation minière sous-marine.
Encadrer les pêches.
Préserver des monts sous-marins.
Protéger certains corridors migratoires.
Surtout, elle signifie politiquement que l’on reconnaît enfin qu’une partie de l’océan possède une valeur autre que ce que l’on peut en extraire.
Ce n’est pas rien.
Simplement, ce n’est pas la fin du travail.

Peut-être faudrait-il finalement inventer un système beaucoup plus compréhensible
Pour le grand public, « aire marine protégée » est presque devenu trop vague.
Il faudrait pouvoir regarder une carte et comprendre immédiatement :
ici, aucune extraction
ici, pêche artisanale seulement
ici, pêche professionnelle réglementée
ici, pas de chalutage
ici, pas de mouillage
ici, navigation autorisée mais vitesse réduite
ici, zone fermée à certaines périodes pour la reproduction
ici, véritable sanctuaire
Ce serait infiniment plus utile qu’un même vert uniforme recouvrant des territoires dont la réglementation n’a presque rien en commun.
Les scientifiques travaillent d’ailleurs depuis plusieurs années sur des classifications internationales fondées non seulement sur le statut juridique mais sur le niveau réel de protection. C’est notamment l’objet des travaux coordonnés par Joachim Claudet qui ont contribué au développement du MPA Guide, utilisé aujourd’hui pour évaluer ce que les zones protégées font réellement.
On découvre ainsi quelque chose d’assez banal.
Pour protéger la nature, compter les réglementations est moins utile que mesurer ce qui se passe dans la nature.
Parce qu’au fond un seul indicateur devrait vraiment nous intéresser
Est-ce que les poissons reviennent ?
Les herbiers progressent-ils ?
Les oiseaux se reproduisent-ils davantage ?
Les coraux résistent-ils ?
Les mammifères sont-ils moins percutés par les bateaux ?
Les pêcheurs capturent-ils davantage à proximité des réserves ?
L’écosystème devient-il plus résilient ?
Une aire protégée n’est pas bonne parce qu’elle apparaît dans un décret.
Elle est bonne si, dix ans plus tard, le vivant va mieux qu’il ne serait allé sans elle.
C’est terriblement plus difficile à mesurer qu’une superficie.
Cela nécessite des scientifiques.
Des séries longues.
De l’argent.
Des contrôles.
Et parfois l’honnêteté d’admettre qu’une politique ne fonctionne pas.
Les tableaux Excel préfèrent naturellement les kilomètres carrés.
Les mérous s’en soucient assez peu.
Alors, une aire marine protégée, ça protège vraiment quoi ?
La réponse la plus rigoureuse est légèrement frustrante :
ça dépend.
Certaines protègent des oiseaux.
D’autres des mammifères.
Certaines des fonds marins.
D’autres des herbiers.
Certaines des récifs.
Certaines cherchent surtout à organiser de manière plus durable la coexistence entre biodiversité et activités humaines.
Et quelques-unes, beaucoup plus rares, protègent presque tout en supprimant presque tous les prélèvements.
Ce sont généralement ces dernières qui produisent les effets écologiques les plus spectaculaires.
Mais elles ne peuvent probablement pas constituer seules toute notre politique maritime.
L’enjeu est donc moins d’imaginer une France entourée d’une immense mer interdite que d’accepter une idée devenue assez inhabituelle :
tout l’espace disponible n’a pas besoin d’être utilisé.
Pendant deux siècles, notre logique consiste essentiellement à regarder une ressource puis à nous demander comment l’exploiter.
Un banc de poissons devient une pêcherie.
Une côte devient une station balnéaire.
Du vent devient un parc éolien.
Un fond profond contenant des métaux devient potentiellement une mine.
Une baie devient un mouillage.
Une aire marine réellement protégée commence par poser la question exactement inverse :
et si, ici, on ne faisait presque rien ?
C’est une proposition assez radicale dans une économie qui considère généralement l’espace inutilisé comme une anomalie.
Mais lorsque l’on regarde les mérous de Port-Cros, les corbs revenus dans les réserves ou les poissons qui vieillissent enfin suffisamment pour se reproduire, la réponse de la mer est plutôt claire.
Ne rien faire n’est pas toujours l’absence d’une politique.
Parfois, c’est précisément la politique.
Et c’est probablement ce que nous avons encore le plus de mal à protéger.